L’existence en tension vers un avant, vers un plus-avant, vers un au-dessus.

Les sœurs Brontë de Laura El Makki

Leur talent, leur trouvaille fondamentale n’a pas tant été d’écrire que de le faire ensemble. Contre le souci et le malheur, elles ont regardé les épreuves comme des chapitres et transformé les chocs en mots. Elles ont créé, quand d’autres auraient voulu mourir.

Des âmes fortes. Fascinante sororie que celle constituée par ces frêles femmes nommées Emily, Charlotte et Anne. Auprès de leur père qui survivra à toutes – quelle malédiction ! – elles ont appris à s’évader, dans la lande puis dans les mots. Elles ont bien tenté de trouver un travail régulier, normal pour leur milieu social et leur condition de femme, mais se sont heurtées à la bêtise, la petitesse de tout labeur, surtout au service des riches. Leur frère Bramwell s’y est même totalement abîmé au point de disparaître précocement, détruit de l’intérieur.

Créer du souffle, engager le corps et l’esprit. Malgré l’adversité, les décès successifs et cette maladie, la tuberculose, qui leur a laissé peu de temps pour s’épanouir, leur talent singulier brille depuis leur premier -parfois unique – roman dans la paradis littéraire mondial. Une carrière éphémère donc mais un don magistral pour l’écriture. Il faut les voir, penchées toute la nuit sur leurs feuilles, à la lumière vacillante de leurs bougies, une résidence d’artistes avant l’heure, au fin fond de ce sombre Yorkshire, froid, venteux, humide.

Ces mondes inventés sont un refuge pendant plusieurs années. Avec eux, le sentiment d’isolement disparaît et le « compagnonnage intelligent » sublime le quotidien. La vie, surtout, n’est plus ôtée sans raison. Elle se répand sur les pages.

Rendre éternel leur lien de sang. Mais quel bonheur d’apprendre sur leur vie, de suivre leur processus créatif extraordinaire, et comme on a le cœur serré en lisant leur fin si injuste, la solitude de Charlotte, le soir, sur la grande table qui a vu tant de personnages surgir de leurs cerveaux féconds, précoces, acharnés !

J’ai lu cette biographie avec un plaisir fou, un intérêt avivé par une écriture élégante, fluide, à la fois factuelle et empathique. Vite l’été pour relire leurs œuvres si romanesques et fortes …

Jeune homme, entre dans la vie, et n’aie pas peur

Le duel des grands-mères de Diadé Dembélé

Hamet vit à Bamako avec ses deux mères ; son père gagne au loin ce qu’il faut pour les faire vivre. La distance entre la culture traditionnelle et les connaissances de son père, toutes pétries de religion, et celles du fils, éduqué à l’école française, est aussi éloignée que d’ici à l’Afrique ! A force de faire l’école buissonnière et de traîner partout, à force de rouler sa mère dans la farine et de jouer au petit prince, il se fait envoyer au village, histoire de, pèle-mêle, connaitre ses origines, le travail de la terre, ses deux grands-mères, d’appréhender la valeur des choses et ne rien prendre pour acquis.

Arrivé dans la brousse, c’est le choc, le no man’s land, le « taudis ». Quand il parle français, personne ne comprend, quand il parle bambara, on le prend pour un snob. S’il dénigre quelqu’un, les villageois lui tournent le dos, s’il n’accomplit pas les bons rituels, le mauvais œil guette.

Après le roman d’apprentissage Paradis de Gurnah Abdulkarah, écrit dans une belle langue classique et élégante, c’est un nouveau portrait de jeune garçon africain découvrant que le passé de ses parents révèle des secrets douloureux et qu’il doit apprécier ce que son père lui offre. Il repart à Bamako, ayant appris la valeur des choses dans son village ; une seconde chance à saisir.

La langue de ce roman m’a souvent enchantée mais parfois laissée perplexe … elle est sans cesse mêlée à des mots d’autres langues, dialectes, patois et …. il faut s’accrocher !

Lui, c’est un débrouillé-écrit-parlé qui sait simplement écrire son nom et son prénom ; parce que lui, c’est un toi-dis-moi-dis lorsqu’il s’exprime en français ; par ce que, lui, c’est un direct cash-cash qui n’a pas la langue de bois.

Ça a de l’allure, non ?

Les noms de lieux sont enchanteurs : la terre des jujubes, la terre du henné, la terre des nageurs, la terre des lions …

Autant le début du roman est plaisant à lire, amusant, autant la seconde partie, au village, est plus abscons. A relire certainement à tête reposée pour en goûter tout le charme.

Celiloule en parle aussi

Mon passé m’envoie des sms

Un barrage contre l’Atlantique de Frédéric Beigbeder

Ce que j’aime chez Frédéric Beigbeder, c’est sa franchise, ses mots qui font mouche – il dit qu’il saisit ses phrases au vol et les écrit tout de suite – phrases/maximes/réflexions auxquelles il consacre une chapitre entier, le premier, en expliquant son parti pris de les entourer de blanc, sauts de lignes après chaque point, ainsi elles claquent, se suivent mais ne se ressemblent pas, parfois même l’une est suivie de son exact contraire.

Mes phrases respecteront la distance littéraire.

Isolée sur la page, ma phrase crâne comme un mannequin dans une vitrine.

J’adore ! Ça me rappelle ces maximes feel good que l’on qualifiait de peace and love, car le terme bobo n’existait pas, et que j’écrivais de ma petite écriture ronde sur mon cahier de textes et mes chemises cartonnées. Frédéric Beigbeder est un auteur que j’aime lire parce qu’il ne se prend jamais au sérieux. Je n’aime en principe pas ces auteurs français qui ressassent les mêmes traumatismes de l’enfance, mais avec lui, ça marche, ça me va parce qu’il est toujours léger juste après avoir été grave, une succession de pirouettes, comme pour dire, oui, j’en ai bavé mais non, attends, j’étais un petit merdeux.

Cette existence de romantique ridicule et coincé, de loser bourgeois, de dragueur nul bien que sincère, de playboy naïf, ce fut ma formation.

Sa vie, ses vies plutôt, sont dignes d’un roman, : enfant d’un couple bourgeois qui se sépare, vacances à Guétary (ce paradis !) ou en Suisse, adolescent empêtré et timide, jeune étudiant précoce sur les bancs de Science Po, publicitaire puis roi de la nuit et dandy, écrivain toujours et à présent père rangé vivant à Guétary (cet éden !).

Moi aussi je cherche l’immobilité qui donnera à mes enfants les souvenirs que je n’ai pas.

Volontiers provocateur, Beigbeder est un électron libre ; publié dans un journal de droite puis, sur les ondes d’une radio de gauche, il assume. Ses accès de tendresse lorsqu’il parle des gens qu’il aime, sont très touchants, presque trop intimes. Je sens en lisant ces lignes quelqu’un de très sentimental, un amoureux de la beauté des femmes, comme l’était Jean d’Ormesson, un amoureux de l’amour.

J’appartiens à la génération qui s’est le plus violemment moquée de l’amour pour cacher le fait que c’était sa seule utopie.

Quelle jubilation de retrouver dans ses pages des souvenirs de mon enfance ; nous avons presque le même âge. Souvenirs, souvenirs …

On se pinçait quand on croisait une deux chevaux verte. On roulait à 180km/h sans ceinture, le toit ouvert. Les cendriers débordaient de mégots froids. On gagnait une tasse, un ballon ou une assiette en guise de récompense pour avoir brûlé du pétrole.

Tout pareil … les départs en Ariège à cinq enfants, avec mes cousins, en quinconce sur le siège arrière, dans la Dyane blanche de ma tante ; les cigarettes fumées à la chaîne par mes parents dans la 404 verte ; les matelas pneumatiques blancs et bleus gagnés en partant à la Grande Motte.

D’où vient le titre ? du lieu où il s’est retiré, au Cap-Ferret, une retraite d’ermite luxueuse, chez son ami Benoît qui a décidé d’engager une guerre contre l’Atlantique ; ses marées et tempêtes grignotent la langue de terre sur laquelle il a installé sa famille. C’est aussi une référence au temps qui passe et à l’inexorable dissolution des groupes dans lesquels nous évoluons : les enfants qui partent (phrases justes sur le départ de sa fille à l’université), les parents qui meurent, les amis qui déménagent. Tout est grignoté par le temps.

Un roman tendre et nostalgique que j’ai beaucoup aimé.

Ce sont les époques qui gouvernent, non les rois

La huitième vie de Nino Haratschwili

Car je dois ces lignes à un siècle qui a trompé et abusé tout le monde, tous ceux qui espéraient. Car je dois ces lignes à une impérissable trahison, , qui s’est abattue comme une malédiction sur ma famille. Je dois ces lignes à ma soeur, à qui je n’ai jamais pu pardonner de s’être envolée sans ailes cette fameuse nuit, à mon grand-père , à qui ma soeur avait arraché le coeur, à mon arrière-grand-mère, qui à quatre-vingt-trois-ans, a dansé avec moi un pas de deux, à ma mère, qui a cherché Dieu.

Je voudrais citer tous les mots de ces 1190 pages tellement c’est beau, tellement chaque ligne m’a faite vibrer ! Nino Haratschwili déploie un talent de conteuse éblouissant et son roman est une somme colossale de recherche sur l’histoire des Géorgiens. Elle réussit à faire vivre ces personnages comme si nous les avions sous les yeux ; nous ne les perdons jamais de vue, même quand de nouvelles naissances viennent rompre les équilibres, créer des inégalités, former de nouveaux duos, trios, quatuors. Tout est rapport de force et d’amour dans cette famille, avec et sept femmes et un patriarche, Kostia, . A part lui, qui est au contraire un despote – pour sa famille et pour ses concitoyens – les hommes sont des êtres sans aucune consistance, absents, tout juste bons à féconder -et Dieu sait qu’elles engendrent facilement – pour ne plus ensuite apparaître dans le tableau.

La grande Histoire qui met sans cesse des bâtons dans les roues, qui détruit, qui tord, qui frappe : Stasia ne deviendra pas danseuse étoile, Kitty n’épousera pas Andro et devra s’exiler, la sublime Christine finira défigurée. La beauté de ces femmes, celle qui attire l’œil des loups au pouvoir et fait de vous une cible facile, est une malédiction. Les révolutions, les privations, les droits de l’homme bafoués, l’idéal socialiste qui a nourri les actions des hommes comme Kostia, tout cela savère n’être qu’une gigantesque tromperie. Comme toute doctrine, elle n’est qu’un paravent derrière lequel se réfugie un dirigeant dément assoiffé de pouvoir, capable de terroriser et envoyer à la mort des milliers de gens, comme de vulgaires animaux.

Ce roman est magistral. Il m’a tenue en haleine de la première à la dernière ligne. Je vous invite à l’ouvrir, à lire les premiers mots et à rejoindre Niza, la narratrice, pour ce grand voyage dans le 20ème siècle, Niza qui écrit pour sa nièce, Brilka et lui dit :

J’ai adopté ton cœur et catapulté le mien au loin.

Only the best in 2021

2021 fut une année dense en lectures, riche en idées glanées chez les libraires ou les coups de cœur partagés sur vos blogs. Je pense avoir lu autant d’auteurs français que d’étrangers, romans pour une très grande majorité, quelques biographies et très peu de polars. J’ai aimé participer aux Feuilles Allemandes.

Voici donc les livres qui m’ont enthousiasmée, sans classement, pour le plaisir de les retrouver un instant …

Miroir de nos peines roman feuilleton français passionnant, lu cet été sur l’île de Milos. Inoubliable.

Grandmeredixneuf et le secret du Soviétique, un coup de cœur pour ce récit africain réjouissant.

Un bref instant de splendeur, d’une beauté incroyable, peut-être le plus beau roman lu cette année.

La face nord du coeur car il faut bien un polar, et celui-là est tellement puissant.

Call me by your name … après le film, splendide, les mots, luxueux.

Ne t’arrête pas de courir, que j’ai lu d’une traite, passionnée que j’ai été par ce parcours d’un athlète le jour, cambrioleur la nuit et un récit d’une profonde humanité. Une de mes dernières lectures, avec un post à suivre.

Les falaises, une talentueuse auteure québécoise nous offre ce roman excitant, dense, magnifique.

Les enfants de la Volga parce que c’est Gouzel Iakhina, que j’idolâtre, qui me transporte avec ce second roman. La littérature des pays de l’est me fascine, nulle mièvrerie ou atermoiements, la vie est trop rude, mais quelle capacité à imaginer, à rêver, à chanter et danser. C’est éblouissant !

Ma mère, Dieu et Sylvie Vartan, allez, un peu de légèreté parce que cette autobiographique relation d’un fils et de sa mère m’a bien fait sourire et rire ! Il en est de même pour l’iconoclaste héros de Douce, douce vengeance. Je sais, je suis bon public !

Le cercle des rêveurs éveillés roman délicieux installé dans le Paris des années 20 , une écriture raffinée.

Où vivaient les gens heureux, même si le personnage de la mère peut parfois un peu agacer, un roman mémorable sur la vie de famille. Très beau moment de lecture

Au printemps des monstres, Jaenada est un auteur de la démesure, je me suis plongée dans ce pavé avec passion.

Mon mari, totalement addictif, jouissif, original ; tout le monde en a parlé à très juste raison.

La couleur de l’eau … sensationnel cri d’amour d’un petit garçon à sa mère. Magnifique couverture.

San Miguel et l’univers romanesque de TC Boyle. Une lecture que l’on ne peut quitter des yeux et des personnages de battantes très marquantes.

Les collectionneurs d’images … encore une lecture forte, dépaysante, comme j’aime ; un bout du monde qui donne envie d’aller s’y réfugier …

Femmes en colère … un livre qui vous saisit les tripes et ne vous lâche plus, à lire absolument.

Le silence des carpes, une bouffée d’air frais, on suit ces pieds nickelés avec jubilation.

Ceux des marais une oeuvre à part, des personnages en marge du monde, un texte qui se perce petit à petit pour en savourer la beauté.

Qu’en est-il de vous ? Quels ont été vos coups de cœur ? J’ai hâte de les découvrir pour y puiser de nouvelles idées, hâte de vous voir commenter la rentrée littéraire de 2022. A bientôt le plaisir de vous lire.

La vengeance est un plat qui se mange froid

La sourde oreille d’Anne de Kinkelin

Jeune cheffe de poisson investie et talentueuse, née en France de parents japonais, Joséphine Ikeda est, un soir de succès, violentée, humiliée, viré devant la brigade entière sans que l’un d’entre eux ne lève le petit doigt. Il en va ainsi dans les cuisines hautement masculines des restaurants étoilés : la violence au quotidien, les gestes déplacés, la tyrannie du chef, du second et ainsi de suite en cascade. Une peinture à l’acide qui m’a brûlée, un monde que je ne soupçonnais pas.

Heureusement, Joséphine peut compter sur ses amis, ses parents, restaurateurs eux aussi, pour lui prodiguer leurs soins affectueux et l’encourager à se battre afin que les choses changent. Elle va aussi devoir faire un travail sur elle-même pour comprendre pourquoi, en recevant les coups de son chef, elle a perdu sa capacité à entendre les voix d’hommes.

C’est un roman caricatural, et une héroïne qui m’a souvent hérissé le poil par son apitoiement sur elle-même permanent. Ce qu’elle vit ce soir-là en cuisine est dur mais largement dépassable surtout avec l’amour de son entourage. Après avoir lu Paradis de Gurnah, on ne peut qu’avoir souvent envie de laisser de côté cette exposition de mièvrerie et d’immaturité.

C’est marrant à quoi ça tient une histoire.

Pleurer des rivières d’Alain Jaspard

Julien et Séverine ont tout pour être heureux ; lui, talentueux avocat, elle, dessinatrice. Ils évoluent dans un monde ouaté, cossu, cultivé. Ils ne leur manque qu’une chose : un enfant.

Franck et Mériem se sont mariés respectivement à seize et quinze ans dans une mairie de Marseille ; ils sont Yéniches, gitans d’origine allemande, heureux parents de sept enfants. Alors qu’elle découvre qu’un huitième est en route, Franck le ferrailleur se laisse embringuer par son ami Sammy sur un gros coup : dérober des câbles sur un lieu de tournage, les faire fondre et vendre le cuivre. La bonne affaire tourne à l’embrouille et Franck se retrouve devant une juge, avec Julien comme avocat commis d’office, Julien qui lui raconte ce manque dans leur vie. Un plan s’échafaude et un lien se tisse entre les deux couples, avec un bébé au centre de la toile.

J’avoue avoir du souvent passer outre mon agacement grandissant face au style argotique que j’ai de prime abord trouvé amusant, puis envahissant, enfin vulgaire sur certains extraits, mais je voulais savoir comment cette histoire allait finir. Un peu déçue par la fin, ayant en tête le génial échange de bébés de La vie n’est pas un long fleuve tranquille (La salope … la salooope), j’ai cependant trouvé cette idée assez jouissive dans son immoralité et illégalité et je reconnais qu’Alain Jaspard est un auteur gonflé, capable de rendre hommage au monde des gens du voyage, tout en se moquant de leurs travers avec finesse, et des préjugés que nous avons tous, allez, plus ou moins bien enfouis …

Le retour est le chemin des exilés

Manikanetish, de Naomi Fontaine

Yammie, Uashat, Petite Marguerite : l’Innu, sa réserve, le nom de l’école – Manikanetish dans sa langue.

Je n’ai pas choisi de partir. Quinze ans plus tard, je reviens et constate que les choses ont changé.

L’idée de retourner vivre dans mon village. De travailler dans ma communauté. De redonner.

Yammie quitte son amoureux pour un emploi de professeure à Uashat, là-haut, dans le grand Nord Canadien, un village qu’elle a quitté à l’âge de neuf ans. Elle décrit une situation sociale différente de celle du reste de son pays ; le mot accompagnement prend tout son sens auprès des jeunes qui fréquentent son établissement, de façon sporadique. Mères précoces, ses élèves ont parfois son âge. Confrontés jeunes à la mort, la vie en réserve Innu est un combat mais les choses évoluent, et, passée la première indifférence, ou timidité ou gêne, Yammie se sent très utile et réussit à tisser de beaux liens.

J’ai ressenti une grand empathie, sympathie pour cette femme fière, déterminé, confrontée à la solitude, attirée par la nature vierge autour d’elle ; les scènes de séjour auprès du lac sont éclatantes de beauté. Il y a chez les écrivains d’Amérique du Nord l’attirance forte pour l »encabannement », la vie en autonomie.

Coup de tristesse en refermant ce livre, la nostalgie qui vous envahit en fin d’année scolaire quand le groupe que vous avez créé avec vos élèves se dissout. Une nostalgie que je connais bien …

Prolonger la vieillesse, non mais quelle idée !?

Baba yaga a pondu un oeuf de Dubravka Ugresic

Elles progressent en formation serrée, trois poules … Au premier bord, elles sont invisibles. Et puis, un beau jour, vous commencez à les remarquer. Elles se traînent dans le monde.

Un roman en trois parties.

La première explore avec tendresse la relation parfois difficile de la narratrice avec sa mère vieillissante, cette inversion des rôles lorsque l’autonomie disparait, replacée par une dépendance aux autres et la souffrance occasionnée. C’est tellement juste et vrai !

C’étaient les signaux d’un malaise fondamental qui couvait en elle depuis des années, le sentiment omniprésent que nul ne la remarquait, qu’elle était invisible.

La seconde partie raconte avec un grand humour les tribulations des trois copines lors d’un séjour en centre de thalasso, les rencontres qu’elles font avec des personnages hauts en couleurs, les hauts et les bas de leur moral. Il y a ces lignées de parents avant elles et ce passé de privations et d’absence de libertés.

L’auteure ponctue ses fins de courts chapitres de liaisons savoureuses, maintenant notre attention, nous donnant le sourire, une vraie réussite !

La troisième partie est une étude très sérieuse et documentée du mythe de la Baba Yaga, « une laide et méchante vieille femme qui enlève les petits enfants », une sorcière par excellence. Un mythe qui puise ses racines dans la misogynie …

Rappelons au passage que tous ces vilains préjugés, dictons, expression et croyances sexistes liées aux babas, aux mémés, ont été inventées par … les « pépés ».

Personnification du Girl Power par excellence, ces personnages de vieilles femmes croates m’ont fait passé un très bon moment de lecture, même si, deux semaines après avoir refermé ce livre, je me rends finalement compte que je n’en ai pas gardé un souvenir marquant et que je le trouve ardu à résumer. Je salue une superbe couverture, aussi déjantée que les Beba, Kukla et Pupa, et une traduction d’une très grande qualité … Vraiment la littérature des pays de l’Est m’enchante !

On entendait Dieu respirer

Paradis de Abdulrazak Gurnah

Un Prix Nobel de littérature africain au nom imprononçable et une sublime couverture noir et blanc … voilà ma curiosité piquée. En lisant la presse, j’apprends que cet auteur né en Tanzanie n’est quasiment pas traduit en français et qu’il vit en Angleterre depuis très longtemps, professeur retraité de l’Université de Kent après avoir enseigné quelques années au Nigeria. Je me lance dans le roman …

D’abord, le garçon. Il s’appelait Yusuf.

Son père a contracté des dettes auprès d’un homme qui passe chez eux de temps en temps, un homme que le jeune naïf appelle Oncle Aziz et qui va l’emmener un beau jour, comme esclave, pour travailler dans sa boutique. Yusuf sera toujours traité avec bienveillance par Aziz, et par ses employés. Il va découvrir la vie de boutiquier avec Khalil, il va partir sur les routes pour faire du négoce à des jours de marche, en caravane, il va devoir faire face en homme courageux car ces chemins sont truffés de pièges, de brigands, de négociations âpres.

Le récit est fascinant, d’une belle lenteur, immergeant le lecteur dans un monde aux antipodes, fait d’injustice et de privation de libertés, mais aussi de légendes merveilleuses et de résilience. C’est l’Afrique de l’Est qui se déploie, le monde du négoce au long cours, la puissance liée à l’argent, la soumission des femmes, le multiculturalisme et la cohabitation des religions. Les scènes de joutes verbales sont nombreuses, la parole est au coeur de la vie économique, sociale, culturelle.

Je sais que tu essaies seulement de me contrarier, et je me contiens. Je ne te donnerai pas le plaisir de me voir me conduire d’une manière peu digne.

Ce roman m’a émue par son humanisme et sa dignité. Il m’a attristée aussi car la vie de Yusuf est difficile, toujours menacée, et soumise à la volonté de ceux qui décident pour lui, jusqu’à ce que …