The Irish were born for leaving

Belfast de Kenneth Brannagh

Un très gros coup de cœur pour ce film, pour Buddy, jeune irlandais du nord, témoin dans les années 60 des affrontements. Avec sa famille, il vit à Belfast, tous se connaissent dans la rue, les grands-parents vivent à côté. Ils sont protestants mais à l’école, le jeune garçon est amoureux de Catherine, une Catholique. Le père de Buddy travaille en Angleterre et revient tous les deux week-ends. Leur quotidien est fait de soudains accès de violence entre les deux factions et ils ne faut pas être au mauvais endroit au mauvais moment.

Se pose un jour la question de savoir si il faut continuer à élever ses enfants derrière les barbelés qui protègent leur rue, remparts dérisoires, veillés par ces hommes usés qui patrouillent la nuit avec des torches. Si le choix de partir semble s’imposer, ce sera forcément en laissant derrière soi tout ce que l’on a toujours connu, les gens que l’on aime, et se confronter à l’inconnu, à la mauvaise image que les anglais ont des protestants irlandais.

J’ai beaucoup aimé, le jeune Jude Hill est phénoménal, un Kenneth Brannagh en miniature, craquant, juste, le regard vif, et tous les comédiens autour de lui ; son Pop (Ciaran Hinds) et sa Granny (Judi Dench), sont iconiques. L’image noir et blanc m’a touchée, la bande originale m’a donné des frissons. Allez le voir.

Lilylit, en parle aussi.

They lived with passionate intensity

The Kennedy Men de Laurence Leamer

Des quartiers nord de Boston où son irlandais de père Joe a fait ses armes jusqu’à la Maison Blanche où son fils Jack devint le plus jeune président élu, catholique de surcroît, Laurence Leamer retrace la destinée hors du commun de ces hommes Kennedy. A partir d’une recherche documentaire importante, il montre par une multitude de détails et d’anecdotes comment le patriarche a façonné ses fils pour qu’ils atteignent le sommet. Ce chemin a été semé de grands drames, tout le monde les connait, mais le clan a toujours fait front commun contre l’adversité.

Marié à Rose Fitzgerald, avec laquelle il a eu neuf enfants, Joe a mené sa vie de businessman sans une grande morale, ni du point de vue économique – une partie de sa fortune s’est forgée lors de la prohibition – ni du point de vue marital. Les femmes n’étaient pas considérées mais c’était un temps où on restait. Les belles-filles faisaient tapisserie ou alors, comme Ethel, la femme de Bobby, faisaient plein d’enfants, élevés à la hussarde. Les gendres, eux, intégraient la tribu et menaient campagne.

Joe Jr mort au combat, Jack et ses problèmes de santé insensés, Bobby l’acharné et Teddy, le petit dernier, tous étudiants médiocres à Harvard, propulsés ensuite grâce à la fortune paternelle dans la vie politique pour marquer l’histoire.

Passionnante biographie ; parfois un peu trop détaillé pour moi mais j’y ai beaucoup appris.

The Split

Série britannique dont je viens de regarder deux saisons, la troisième est en préparation, semble-t’il. L’histoire évolue entre deux microcosmes, le cabinet d’avocats spécialisés dans les affaires familiales, contrats de mariage et divorces, et la famille Defoe : une mère avocate et ses trois filles dont deux sont également avocates. Ces deux mondes s’interpénètrent donc dans un mélange des genres permanent qui donne un peu un ton oppressant à leur quotidien. Tout se sait, se voit, la mère et les filles sont constamment juges et parties, au travail, dans leur vie, au tribunal. Leur père a rapidement disparu de la circulation pour refaire sa vie à New York, laissant les pleins pouvoirs à Ruth Defoe, en charge … Une femme d’un caractère affirmé, qui s’adoucit à la seconde saison. Hanna est l’aînée, la série tourne autour d’elle, killeuse en affaire, et en amour, comme le constatera son amant, collègue de travail et son mari, lui aussi avocat.

La première saison m’avait bien plu ; j’ai tout de suite aimé la personnage de Nina, la sœur entre les deux, d’une beauté à couper le souffle, pourtant si fragile, kleptomane, alcoolique. Difficile de trouver sa place à côté de sa grande soeur, et sa mère, deux brillantes avocates. Hanna a qui plus est, réussi sa carrière et sa vie d’épouse et mère. La seconde saison est bien plus sombre, trop sombre. ces personnages se trompent et le disent ! C’est forcément dévastateur. Le personnage d’Hanna m’a souvent horripilée ; elle se victimise et s’auto apitoie. L’interprétation de Nicola Walker n’aide en rien, cette façon d’ouvrir la bouche, yeux ronds, aucun mot ne sort, elle referme sa bouche, cherche ce qu’elle va répondre, réouvre la bouche, sort une phrase d’une pauvreté … hum. Stephen Mangan qui joue son conjoint est drôle et brillant et son amant d’origine danoise, Barru Atsma, est très beau !

Un autre monde

Philippe Lemesle, chargé de mener à bien un énième plan social dans la filiale qu’il dirige, doit aussi fait face à la dissolution de son mariage et au craquage de son fils, étudiant en école de commerce …

C’est déjà beaucoup pour un seul homme, aussi solide et équilibré soit-il. En réalité, la charge est doublée par les injonctions terribles de sa direction qui lui demande de sacrifier des postes sans aucun égard ni pour les personnes bien sûr, des pions qui produisent, ni pour la rentabilité car il s’agit là du profit à court terme qui le scandalise :

Notre N+3 c’est Wall Street.

Vous avez un train qui déraille, quel ouvrier préférez vous voir mourir sans porter tort à l’entreprise ?

Et le poids sur ses épaules est aussi doublé car il aime encore sa femme et le foyer qu’ils ont construit ensemble – la visite de la maison à un jeune couple écœurants de bonheur – si, si, ça existe – fait mal. Elle demande le divorce car elle s’estime lésée par le stress qu’il a introduit chez eux, stress de son travail. Un cercle vicieux.

Ce film n’est pas gai, mais n’est pas tragique non plus. La fin, sans la spoiler, est une grande leçon de liberté. Il est superbement interprété par Vincent Lindon, de tous les plans, tendu, humain, sensible, et par Marie Drucker, que j’ai trouvée excellente dans son interprétation de la femme de tête, jeune cadre dynamique ambitieuse. Sandrine Kiberlain est formidable comme toujours, dans un rôle très modeste et un registre de femme perdue et éplorée dont elle se sort à merveille.

Dans la forêt glacée

de Frédérique Clémençon

Ici, étendu mort au pied de la falaise, Gabriel a trouvé son temple.

Le roman commence par la fin : la tragique découverte du cadavre de Gabriel, le frère de Chloé. Puis le récit repart en arrière, par vagues ou circonvolutions, vers les derniers jours de son frère, en famille, pour un week-end de retrouvailles qui promettait d’être beau, enfin vers ce laps de temps étiré, lent à la limite de la folie, entre les treize ans de Chloé et maintenant.

Cette famille comme les autres arrive dans une grande maison en bord de mer, pour fêter l’anniversaire de mariage des grands-parents. Adultes et enfants investissent l’espace en se regroupant par âge, ou affinités ; Chloé cache ses stries rouges par des manches longues, et sa détresse derrière le viseur de son appareil photo. Un geste de son frère nous met immédiatement la puce à l’oreille. Les révélations ensuite nous submergent et il faut de temps en temps sortir la tête des mots pour respirer.

poison, saloperie, ordure sous notre toit.

Il y a un jeu de parenthèses intéressant dans le texte, avec des suites de mots plein de colère, rapides comme des coups de rasoir ; certains passages sont d’une justesse frappantes, douloureuses, sur l’épuisante tension, la peur constante, la haine de soi.

On est un corps tendu par l’attente, qui n’ignore rien de ce qui l’attend et s’épuise à s’enfermer, à se protéger, à s’anesthésier.

La fin est faible, inconsistante, blafarde, pleutre, tout ce que vous voulez ; on ne peut pas croire que des parents se murent dans le silence après la mort de leur fils aîné, après l’explosion de la vérité, que vivre en internat pour la jeune fille puisse suffire à effacer ces deux traumatismes, sans compter l’inévitable culpabilité, et tout ce que l’on peut imaginer d’autre. Quelle réparation a t’elle eu ? La mort comme vengeance ? La révélation d’actions similaires dans le passé de sa famille ? Frustrant.

Chacun essayait de s’en sortir comme il pouvait

Le Grand Monde de Pierre Lemaitre

Mais qu’il est espiègle cet auteur … ce titre qui en impose, allié au paquebot sur le bandeau nous donnerait à penser que nous allons nous rendre chez des gens de la haute … Le Grand Monde peut-être mais vraiment à travers le bout de la lorgnette et avec un filtre bien noir ! Pierre Lemaitre revient aux affaires avec la suite de la trilogie qui l’a propulsé avec beaucoup de justesse, dans le clan des très grands auteurs français – selon moi, mais je ne suis pas la seule.

Il s’est mis aux manettes de la vie rocambolesque et dramatique des Pelletier, un clan qui semble soudé autour de leurs deux parents aimants et généreux, ostensiblement angoissés de voir leurs quatre enfants devenir de jeunes adultes et les quitter. Nous faisons leur connaissance à Beyrouth, lors de leur procession-pèlerinage annuelle vers la fabrique de savons qui a fait leur fortune. Un drame est en train de se nouer dès ces premières lignes car Etienne, le fils préféré, a un amant disparu depuis plusieurs jours en Indochine où Angèle Pelletier, la mère, le laisserait volontiers croupir … sauf qu’Etienne a décidé de partir à sa recherche. Létal !

Maman va mourir mais avant elle servira le repas et fera la vaisselle.

L’aîné Jean dit Bouboule est un incapable mou maltraité par sa femme Geneviève -un monstre cette femme. François le second s’invente une réussite à l’ecole Normale de Paris alors qu’il se rêve journaliste et Hélène, la benjamine, veut elle aussi rejoindre la capitale y étudier les Beaux-Arts.

En reposant le livre, je me suis demandée quel personnage pouvait bien attirer ma sympathie dans ce clan … en me forçant un peu, ce serait François mais sinon, qu’ils sont vils, vénaux, presque dégénérés et puis malheureux en amour, roublards, j’en passe. Lemaitre aime les truands, les types profiteurs, les meurtriers qui échappent à la justice. Il excelle à peindre la guerre d’Indochine, avec ses détournements de fonds, fraudes incroyables, qui font que l’état français se retrouve à financer ses propres ennemis. Une guerre poisseuse, un pays compliqué, une population incompréhensible, rendant coup pour coup, tortionnaires, meurtriers, fourbes.

Pour Etienne, ce manque d’unité symbolisait assez bien cette guerre dans laquelle la France avait à peu près tout tenté sans jamais rien réussir.

Beaucoup de noirceur dans ce roman, bien plus que dans les précédents. Heureusement, comme souvent chez lui, les femmes font moins d’esbroufe et sont redoutablement efficaces.

Pierre Lemaitre manie les mots avec un talent rare, il les aime désuets, surannés, ampoulés parfois. Il se surpasse dans les grandes scènes tragiques … grandioses obsèques de l’actrice, assurément un grand moment du roman. Moqueur, frondeur, d’une ironie mordante, j’adore cet auteur !

Au pays des eucalyptus

de Elizabeth Haran

Après une sombre plongée dans le pays basque (Patria), j’avais besoin de romanesque, d’aventure, d’évasion … l’outback donc, et un départ immédiat pour la touffeur du désert, la vie chez les éleveurs téméraires capables de survivre dans ces endroits solitaires de bout du monde.

L’héroïne, Nola, est une grande perche anglaise au caractère bien trempée, soucieuse de toujours avoir le dernier mot face aux hommes. Institutrice constamment renvoyée des maisons de maîtres à cause de ses idées féministes dérangeantes, elle accepte un emploi en Australie.

Tout Londres ou presque savait que je prônais l’égalité entre les hommes et les femmes, or, aucune de ces dernières ne m’a jamais soutenue. Elles étaient d’un ennui, vous n’imaginez pas.

Le trajet semé d’embuches vers son nouveau poste, par contre, ne lui procure aucun ennui.

Tout était si nouveau, excitant et fascinant.

Elle arrive sur la propriété pour découvrir que les femmes n’y sont pas les bienvenues, et qu’elle va devoir une nouvelle fois se battre pour prouver sa bravoure. On peut lui faire confiance …

Le roman peut parfois être agaçant par son côté superficiel mais la première moitié de l’histoire est souvent drôle. Nola est un personnage réjouissant, un mix d’Adèle Blanc-Sec et Fifi Brindacier, un phénomène de femme effrontée, déterminée, très coriace ! La seconde partie est bien plus convenue, déborde de bons sentiments, pour finir sur une happy end rose bonbon.

Enfin on va pouvoir être en paix

Patria de Fernando Aramburu

Pays basque espagnol, 2011. L’ETA a cessé la lutte et rendu les armes. Bittori a perdu son mari, chef d’une petite entreprise, froidement abattu dans la rue après avoir refusé de payer « l’impôt révolutionnaire » – l’argent, toujours le nerf de la guerre – et connu une campagne de calomnie sur les murs de son village.

Le lutte est sans merci. Ou ils partiront ou ils seront chassés. A eux de choisir.

Le curé soutient la lutte et donne sa bénédiction aux enfants qui se sacrifient pour Euskal Herria. Les jeunes sont désœuvrés et facilement manipulables. Ils y croient et se transforment en tueurs sans rien gagner au change, de la chair à canon pour asseoir l’autorité de leaders fous. Toujours la même histoire, le terrorisme et la souffrance qu’elle inflige.

L’atmosphère est pesante, l’ostracisation tellement terrible, la loi du silence, l’absence d’alternative lorsque l’on est un jeune basque, tout cela pèse à lire, j’ai eu l’impression de traîner ce livre sur la fin pour aller au bout, mais je ne le regrette pas, au contraire, car j’y ai beaucoup appris sur ce pays basque que j’ai adopté.

Une lecture dure, exigeante aussi, qui ne fait aucune impasse sur la violence, l’embrigadement, l’enfermement et les exactions policières. Les personnalités fortes sont clairement les femmes dans ce roman choral : Bittori, butée, en colère, qui ne veut pas mourir sans savoir qui a tué son mari et sans avoir entendu Joxe Mari lui demander pardon ; Miren, la mère de ce dernier, convaincue de la justesse de la cause, elle n’éprouve aucun remords, son fils est un héros ; Arantxa, sa fille, clouée sur un fauteuil mais volontaire, décidée à servir d’intermédiaire. Elle est la nouvelle génération, celle qui veut réparer.

Toi et moi contre le monde entier ?

Le lac de nulle part de Pete Fromm

A nous les contrées sauvages. Il était une fois un père professeur de maths qui a appelé ses jumeaux Al et Trig (vous suivez ?). Un beau jour de novembre, alors que ses enfants sont devenus de jeunes adultes ont quitté leurs parents – divorcés – pour se lancer avec succès dans la vie active, il leur propose de partir comme ils le faisaient avant, dans un parc national aux milliers de lacs, un dédale d’eau et de forêts totalement dépeuplé à cette période de l’année. Dès le premier jour, Al et Trig sentent que leur père ne tourne pas rond, que l’histoire des bagages perdus par la compagnie aérienne ne tient pas la route et que le choix de l’itinéraire semble être souvent remis au hasard. Qu’importe, ils ont adoré ces expéditions dans leur jeunesse et ne boudent pas leur plaisir ; frontales, sacs de couchage, rations de survie, vêtement imperméables et deux canoës … ils partent.

(le père) Demain, je dessinerai un plan. (le fils) Dans le sable. Il opine. (le fils) Parfait, je l’emporterai partout.

Et se perdent. Et leur père disparaît, un matin, sans laisser de trace, sans emporter ses affaires, pschittt ! terminé, plus là. Al et Trig essaient de remettre la main dessus, mais le silence est absolu et le temps change … il faut rebrousser chemin, sans gps bien sûr, dans une espèce de course haletante contre la glace et le froid. Al s’en sort bien, Trig est, lui, sujet depuis tout petit à son « vortex tourbillonnant de la mort » qui le rend vulnérable et dépendant de sa sœur.

Le rythme est bon, le suspense vous prend, les répliques font mouche.

Si tu attends un beau jour, tu attends toujours.

Il n’y a que des secrets entre nous.

Il paraît que les aurores boréales sont les esprits des morts. Ou des torches censées les mener à l’au-delà.

Le lac de nulle part est un thriller certes, mais aussi un joli roman sur la famille, les enfants qui grandissent, sur le lien qui change tout en restant fort, sur l’inversion des rôles, les enfants qui se sentent responsables pour leurs parents. C’est aussi le portrait de jumeaux inséparables, tout à tour fort et faible, qui vont au cours de cette expédition se libérer de leur rôle d’enfant de, s’émanciper, d’exorciser ce qui a été moche dans leur enfance et de devenir adultes.

A la lisière du monde habitable

Dix âmes, pas plus de Ragnar Jonasson

Ce serait une expérience enrichissante, revigorante. Una vient d’accepter sur un coup de tête un travail d’institutrice à Salkar, un village de dix âmes, au bout du bout d’une péninsule en Islande. Elle quitte Reykjavik l’esprit embrouillé, à la fois excitée par cette nouvelle aventure, elle qui n’a ni vie amoureuse, ni vie sociale, ni vie du tout, et inquiète au fur et à mesure qu’elle s’éloigne de la civilisation et rejoint ce coin de terre battu par les vents et envahi de ténèbres.

Un lieu où le temps ne voulait plus rien dire, où le jour et l’heure n’avaient aucune importance.

Héroïne d’un conte lugubre.Le village lugubre tient bien ses promesses : le travail consiste à enseigner à deux fillettes, moins une lorsqu’Edda meurt subitement le soir de la représentation de Noël. Una est logée sous les toits dans une maison hantée par une enfant habillée en blanc. Tout l’alcool qu’elle ingirgitera ne lui permettra pas d’échapper à ses visites.

Un polar sans relief, sans frisson, à lire et oublier dans la seconde. Son seul mérite est de se situer en Islande, ce pays que j’adore, mais c’est tout de même bien maigre !

One more cup of coffee en parle aussi.