Mon passé m’envoie des sms

Un barrage contre l’Atlantique de Frédéric Beigbeder

Ce que j’aime chez Frédéric Beigbeder, c’est sa franchise, ses mots qui font mouche – il dit qu’il saisit ses phrases au vol et les écrit tout de suite – phrases/maximes/réflexions auxquelles il consacre une chapitre entier, le premier, en expliquant son parti pris de les entourer de blanc, sauts de lignes après chaque point, ainsi elles claquent, se suivent mais ne se ressemblent pas, parfois même l’une est suivie de son exact contraire.

Mes phrases respecteront la distance littéraire.

Isolée sur la page, ma phrase crâne comme un mannequin dans une vitrine.

J’adore ! Ça me rappelle ces maximes feel good que l’on qualifiait de peace and love, car le terme bobo n’existait pas, et que j’écrivais de ma petite écriture ronde sur mon cahier de textes et mes chemises cartonnées. Frédéric Beigbeder est un auteur que j’aime lire parce qu’il ne se prend jamais au sérieux. Je n’aime en principe pas ces auteurs français qui ressassent les mêmes traumatismes de l’enfance, mais avec lui, ça marche, ça me va parce qu’il est toujours léger juste après avoir été grave, une succession de pirouettes, comme pour dire, oui, j’en ai bavé mais non, attends, j’étais un petit merdeux.

Cette existence de romantique ridicule et coincé, de loser bourgeois, de dragueur nul bien que sincère, de playboy naïf, ce fut ma formation.

Sa vie, ses vies plutôt, sont dignes d’un roman, : enfant d’un couple bourgeois qui se sépare, vacances à Guétary (ce paradis !) ou en Suisse, adolescent empêtré et timide, jeune étudiant précoce sur les bancs de Science Po, publicitaire puis roi de la nuit et dandy, écrivain toujours et à présent père rangé vivant à Guétary (cet éden !).

Moi aussi je cherche l’immobilité qui donnera à mes enfants les souvenirs que je n’ai pas.

Volontiers provocateur, Beigbeder est un électron libre ; publié dans un journal de droite puis, sur les ondes d’une radio de gauche, il assume. Ses accès de tendresse lorsqu’il parle des gens qu’il aime, sont très touchants, presque trop intimes. Je sens en lisant ces lignes quelqu’un de très sentimental, un amoureux de la beauté des femmes, comme l’était Jean d’Ormesson, un amoureux de l’amour.

J’appartiens à la génération qui s’est le plus violemment moquée de l’amour pour cacher le fait que c’était sa seule utopie.

Quelle jubilation de retrouver dans ses pages des souvenirs de mon enfance ; nous avons presque le même âge. Souvenirs, souvenirs …

On se pinçait quand on croisait une deux chevaux verte. On roulait à 180km/h sans ceinture, le toit ouvert. Les cendriers débordaient de mégots froids. On gagnait une tasse, un ballon ou une assiette en guise de récompense pour avoir brûlé du pétrole.

Tout pareil … les départs en Ariège à cinq enfants, avec mes cousins, en quinconce sur le siège arrière, dans la Dyane blanche de ma tante ; les cigarettes fumées à la chaîne par mes parents dans la 404 verte ; les matelas pneumatiques blancs et bleus gagnés en partant à la Grande Motte.

D’où vient le titre ? du lieu où il s’est retiré, au Cap-Ferret, une retraite d’ermite luxueuse, chez son ami Benoît qui a décidé d’engager une guerre contre l’Atlantique ; ses marées et tempêtes grignotent la langue de terre sur laquelle il a installé sa famille. C’est aussi une référence au temps qui passe et à l’inexorable dissolution des groupes dans lesquels nous évoluons : les enfants qui partent (phrases justes sur le départ de sa fille à l’université), les parents qui meurent, les amis qui déménagent. Tout est grignoté par le temps.

Un roman tendre et nostalgique que j’ai beaucoup aimé.

Publié par worldcinecat

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