Pourquoi fallait-il que les histoires tristes se réalisent ?

Les enfants de la Volga, de Gouzel Iakhina

Quand vous ouvrez un livre de Gouzel Iakhina, vous êtes immédiatement transportée dans un ailleurs irrésistiblement dépaysant ; vous sentez la neige crisser, le froid vous gercer les mains, le thé vous réchauffer mais vous passez ensuite à l’été et là, vous voyez les champs de blé ondoyer à perte de vue. Au cœur de cette nature ample et rude vivent des personnages qui vont vous hanter longtemps après le mot FIN.

Il y eut Zouleikha, courageuse paysanne tatare victime de la dékoulakisation, déportée en Sibérie, transcendée par son amour maternel. Dans ce second roman, il y a Bach, membre de la communauté d’immigrés allemands, venus à l’appel de la grande Catherine pour peupler les rives de la Volga. Des gens sans histoires, laborieux, droits, vivant en autarcie dans les années 20. Jakob Bach est le Schulmeister, le maître d’école. Un homme austère, amoureux de la haute langue allemande et de ses poètes, un vieux garçon sans ambition.

Le premier rang, dit des ânes, accueillait les plus petits et les élèves dont la conduite ou l’attention ne satisfaisait pas l’instituteur.

Il tombe amoureux de Klara dont il est le professeur particulier et se voit contraint de quitter la petite communauté de Gnadenthal. Ils vivent reclus dans la ferme de la jeune femme, loin des famines, de la guerre, des exodes et des dévastations. Klara, victime de viol, meurt en couches en donnant naissance à une solide et téméraire petite fille nommée Anntche.

Ainsi donc, Bach devient père.

Pour cet homme introverti, devenu muet depuis la mort de Klara, c’est un tremblement de terre, un tremblement permanent tout court, tant son existence va être submergée par une peur viscérale, celle de perdre cette enfant, dernier lien qui le raccroche à son aimée.

La suite de son histoire, elle va suivre les chaos de la grande histoire, avec son injustice, sa cruauté, ses moments de répit et de bonheur aussi. Il faut s’immerger dedans, comme Bach au fond du lit de la Volga, se laisser engloutir dans la détresse des guerres, des purges ; assister éberlué à des scènes de la vie de Staline, le mal et la cruauté incarnées. Il faut aussi accepter une grande part de surréalisme, des rêves, du fantastique et du conte.

Cela m’a au départ désarçonnée.

Dans les premières pages, Gouzel Iakhina raconte avec tendresse la vie de ce village coupé du monde, un peu comme chez Astérix … On bascule ensuite très vite dans le conte : la belle au bois dormant (Anna), l’ogre (le père de Klara), Blanche Neige (Klara). Et à certains moments, on vire au cauchemar, réaliste celui-là, mais raconté sans appui. Tout un volet sur la politique, les purges, l’horreur, Staline. Il convient de le rappeler.

Avez-vous vu cette couverture incroyable ? C’est Persepolis en Russie.

Par ses descriptions savoureuses des paysages mais surtout des visages et de leurs expressions, l’auteure, conteuse hors pair, nous transporte. Elle explore la paternité, les liens du cœur, l’amour pur, absolu, d’un père et avec lui, la peur qui ne le lâche qu’à la toute fin. Elle écrit un récit d’adaptation : on aime, on perd l’être aimé, on fait le deuil, on retrouve un sens à sa vie. Bach restera toujours cet homme insignifiant d’apparence, peu sûr de lui, mais tellement fiable et fidèle, tellement solide. Il se sent toujours inférieur à Klara, Anna, Vasska, et pourtant il est lui aussi transcendé par l’amour paternel.

Tant d’éléments dans ce roman mériteraient que l’on s’y arrête, qu’on les étudie ; tellement de symboles, de personnages de contes occidentaux, mêlés aux fables et contes de Russie. Si je compare à de si nombreux romans français plats, à des auteurs non inspirés qui réécrivent chaque année le traumatisme de leur jeunesse, je ne peux que saluer la richesse littéraire, narrative et symbolique des Enfants de la Volga, immense roman.

Publié par worldcinecat

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2 commentaires sur « Pourquoi fallait-il que les histoires tristes se réalisent ? »

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