On ne choisit pas sa famille

Histoire d’un Allemand de l’Est de Maxim Leo

J’ai lu ce récit traduit de l’allemand par Olivier Mannoni dans le cadre des Feuilles Allemandes proposé par Livr’escapades . J’avais acheté ce livre chez Gibert totalement par hasard, attirée comme souvent par la photographie en noir et blanc, image dont le traitement met finement en relief cette jeune femme en tenue d’été, attendant devant une porte, son landau sur le côté, sa posture reflétant une incertitude, un moment de flottement. Est-ce Anne, la mère de Maxim Leo ? Vraisemblablement oui, c’est bien son profil de très belle femme, avec un air éthéré très doux, tombée enceinte deux mois après avoir rencontré Wolf, mère à vingt-deux ans, une « princesse fragile ».

Lorsque je repense à mon enfance, je vois une femme assise dans un coin avec un livre et une tasse de thé, rayonnant d’une tranquilité et d’une satisfaction tellement profonde qu’il fallait avoir un problème vraiment important à régler pour l’arracher à sa rêverie.

Devenu journaliste, ayant un accès privilégié à des sources de la stasi notamment, Maxim Leo retrace les itinéraires très différents de ses deux grand-pères, Werner et Gerhard. Son patronyme vient de ce dernier, le héros de la famille, un monument connu de tous les politiques. Ses faits d’armes ? Avoir été un juif résistant en France au nazisme et avoir ensuite, de retour dans son pays d’origine, participé à la fondation de la RDA. Gerhard Leo, Un homme droit dans ses bottes, incapable de reconnaître les dérives et la déroute de ce régime totalitaire. Son petit-fils découvrira que ce bloc de marbre est en réalité habité par des galeries secrètes, des doutes exprimés et rapidement effacés par des protecteurs puissants.

Le grand-père paternel est, lui, satisfait de la montée du national-socialisme en Allemagne – il croit aux lendemains qui chantent.

Le nazisme, c’est le communisme noble. Il venait enfin de retrouver du travail. Hitler a relevé les petits, et rapetissé les grands.

Envoyé combattre en France, il est fait prisonnier et revient méconnaissable ; communiste d’abord, traumatisé bien sûr et violent.Il quitte rapidement femme et enfants pour refaire sa vie et ne quasiment plus s’intéresser à eux.

Çà saute aux yeux, ce type est bien moins fréquentable.

Maxim Leo décrit ensuite la vie de ses parents, adultes, en RDA. Sa mère est journaliste stagiaire et découvre la censure et les mensonges sur la pénurie, sur la privation de quasiment toutes les libertés ; la menace de la délation ; le ridicule poussé jusqu’à ne pas corriger les fautes d’orthographe dans les communiqués du parti, au moins un par jour. Vous avez dit journaliste ? Ce métier n’existait pas en RDA.

Même si l’ordre de la narration manque un peu de rigueur, on saute d’une personne à l’autre, on saute d’une époque à l’autre et on s’égare parfois entre les personnalités … Werner, Gerhard, Anne, Wolf … j’ai trouvé très instructive cette fenêtre ouverte de l’intérieur sur la complexité de la vie des allemands après et entre les deux guerres, le clivage est-ouest, l’inadéquation du système communiste de la RDA et le poids de la culpabilité des enfants et petits-enfants avec cette question centrale : mes ancêtres étaient-ils des nazis ? Mais il y a aussi des révélations terribles dans ce récit, comme cette histoire d’anciens SS vivant sous un faux nom à l’ouest, nommés sur des postes à responsabilité, mais repérés par la RDA qui les fait chanter en leur extorquant des informations secrètes. Çà en dit tellement long sur l’éthique des allemands de l’est préférant frayer avec ces êtres abjects plutôt que de les faire condamner. L’auteur pense que pour son grand-père d’origine juive, travailler au nom de la RDA avec ces meurtriers a dû être la pire tâche de sa vie.

La partie qui m’a passionnée est la dernière, sur la vie de Maxim. Lui, enfant, s’ennuyant ferme à l’école, les professeurs moroses, les tableaux, puis l’effritement et l’évasion par les séries américaines. L’école et la vraie vie. j’ai aimé ce regard plein d’ironie sur ce qu’ils devaient faire, adolescents, le récit de son séjour en camp militaire est très drôle. J’ai frémi en lisant le pouvoir du parti, de l’école, de ne pas lui permettre de faire des études longues. Un couperet qui tombe, et un avenir qui pourrait être compromis. Enfin, il y a son voyage en France, avec son grand-père, son retour dans une RDA qu’il voit comme « loqueteuse » et la certitude qu’un jour, il passera à l’ouest.

Je ne sais pas quel trajet me plaît le plus. Celui qui mène à l’Est, dans ma prison natale, ou celui qui me conduit à l’Ouest, vers la liberté d’un pays qui m’est étranger.

C’est fort.

C’est difficile pour un jeune homme de 17 ans d’avoir des décisions si graves à prendre.

Histoire d’un allemand de l’ouest est un récit captivant.

Publié par worldcinecat

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5 commentaires sur « On ne choisit pas sa famille »

  1. Merci beaucoup pour ta participation qui inaugure notre mois thématique 🙂
    Nous avons chroniqué ce livre pour la première édition des Feuilles allemandes. Je trouve aussi que c’est un excellent livre qui mériterait encore plus d’attention.

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  2. J’avais noté ce titre à l’occasion d’une précédente édition des feuilles allemandes, mais je ne l’ai toujours pas lu…. je suis sûre qu’il me plaira ! Et ton introduction m’a fait un petit pincement au coeur… que de bonnes affaires j’ai fait chez Gibert.. sa fermeture a provoqué ma consternation !

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