Nage dans tes rêves

Un mariage contre nature d’Alice Hoffman

Charlotte Amalie, capitale de Saint Thomas, début du 19ème siècle. Rachel Pomié naît dans une famille de commerçants. Elle révèle très vite un caractère bien trempé, une indépendance d’esprit qui ne sied pas à une femme, surtout de religion juive. Même si depuis 1754, la liberté de culte leur a été accordée, il vaut mieux faire profil bas. Maîtres et esclaves vivant au coude à coude, les relations se nouent forcément mais la communauté est petite et l’état d’esprit étriqué. Pas d’écarts acceptés. Les noirs seront toujours des déclassés.

Mon père m’avait dit que nonobstant le bien-être que nous pouvions éprouver, nous nous devions de vivre comme des poissons, sans aucun attachement pour aucune terre. Où qu’il y eut de l’eau, nous survivrions.

Rachel est bercée par les récits de son père sur Paris, la ville où la pluie, le vent froid, la neige lui paraissent une bienheureuse alternative à la chaleur tropicale. Elle rêve de s’embarquer vers ce paradis mais se heurte au refus catégorique de ses parents ; elle aurait du naître garçon ; d’ailleurs ses relations avec sa mère sont haineuses. Elle accepte un mariage arrangé avec un homme plus âgé qu’elle récemment tombé veuf avec ses trois enfants à charge. Elle ne l’aime pas mais elle accomplit tous ses devoirs avant que sa mort ne la libère. Quand un cousin d’Isaac arrive sur l’île pour reprendre les rênes du commerce, elle tombe éperdument amoureuse de Frédéric Pizzarro. Leur amour contre nature -il est après tout un parent par alliance – puis leur souhait de mariage ne sont pas acceptés. Ils deviennent des parias. De leurs amours naîtront trois garçons … le dernier prénommé Jacob, troisième prénom : Camille.

Camille Pissarro donc, né d’une mère créole et d’un père français, enfant tourmenté, sera le grand peintre que l’on connait, anarchiste détestant ses origines semi-bourgeoises néanmoins acceptant d’être financièrement entretenu par sa mère, impressionniste marqué par les couleurs de son île, aventurier devenu père rangé de huit enfants.

Le sujet de ce splendide roman n’est cependant pas la vie de cet artiste célèbre. Sa mère en est la figure centrale, et elle le mérite amplement car sa vie fut un véritable feuilleton que je ne qualifierais pas de romanesque, hormis par l’incandescence de son amour pour son second mari. Ce personnage de femme dure, déterminée – je détestais les règles, les lois, la morale qui étaient détournées pour en faire ce que les gens voulaient – capable d’affronter la tête haute l’opprobre de sa communauté par amour pour son homme, par ailleurs souvent égoïste, caractérielle, exclusive et jalouse lorsque ses enfants ne s’exécutent pas. Camille fut celui qui lui résista.

Un autre élément essentiel de ce roman est Saint Thomas, île des Antilles danoises ; un lieu clos bordé d’eaux turquoises, parfois victime de tempêtes ; un pays d’eau, de lumière et de couleurs ; un lieu de croyance aux esprits, de fièvres soudaines et de plantes guérisseuses … rêves de pluie et de mort violente.

Il y avait l’histoire dans laquelle cent papillons s’élevaient tous ensemble d’un seul arbre pour former une deuxième lune jaune, il y avait celle du poisson à face de cheval venu galoper dans la ville une nuit, et celle de l’oiseau ayant survolé la moitié du monde par amour.

Le texte est beau, lumineux, riche, grâce à la somptueuse traduction dans un français d’un autre temps ; des mots choisis pour exprimer l’attirance de Frédéric et Rachel et leur amour par-delà tous les obstacles et les années. Une poésie dans les images. J’ai refermé ce livre avec une vive émotion.

Publié par worldcinecat

Découvrir tout ce que je peux découvrir ...

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :