Ceux des marais

La photo de couverture donne le cadre, le titre établit la distance.

Qui sont-ils, ces gens qui vivent dans l’eau, la boue, la putréfaction, le brouillard ? Quel rôle joue auprès d’eux ce médecin qui vient les voir, jour après jour, leur donne des soins en échange de photos-mises-en-scène, parfois glauques, comme volées à ces âmes en souffrance, errantes.

Ah ! ce roman, c’est vraiment quelque chose … Immersion, plongée, sont des images faciles ; elles correspondent cependant à ce que j’ai ressenti, surtout en milieu de récit, lorsque j’ai pu percer ce texte et avancer pour en goûter la beauté. Il requiert une grande concentration pour bien en saisir le sens, circonvenir l’accent, le patois, aller à l’essentiel. Une belle qualité littéraire couplée à une peinture de ces gens-là, comme un tableau de Georges de La Tour. J’ai parfois frémi devant l’existence rustre, la pauvreté matérielle et morale, le désert médical, le néant culturel. Des personnes en marge du monde, dans leur monde, mais solidaires. Magnifique scène du départ sur l’eau du corps d’une jeune mère, chair de poule et souffle arrêté.

Et les vieilles sortent lentement des maisons, avec leur coiffe sur la tête, les familles, les jambes dans l’eau, regardent immobiles, passer la yole noire ; et, de toute part, quand bien même on croyait que la marais était désert, les barques arrivent.

Non, vraiment. Une oeuvre absolument à part, qui mérite d’être lue …

Dans la maison rêvée

Au cours d’une succession de courts chapitres, fragments de souvenirs, analyses de films, d’œuvres d’art, d’écrits, elle ouvre la boite de Pandore et raconte son quotidien de femme maltraitée par une autre femme. Elle instaure ce dialogue avec celle qu’elle fut, pour essayer de comprendre les rouages de cette sale histoire passionnelle, sa fascination pour une petite femme blonde bi-polaire violente, son incapacité à rompre cette spirale destructrice.

Une partie du problème venait du fait que, étant une fille grosse et bizarre, tu te sentais chanceuse. Elle faisait ce que tu avais souhaité qu’un million d’autres fassent avant elle – dépasser les marqueurs arbitraires de notre société actuelle et voir ton cerveau, ton talent féroce, ton esprit vif.

Je ne peux pas dire que ce récit constitue pour moi une étude innovante ou une révélation sur les maltraitances entre personnes de même genre ; à quel titre la violence conjugale n’existerait-elle qu’au sein des couples hétéro ? Mais je découvre Maria Carmen Machado et j’éprouve de l’empathie pour cette femme cérébrale, complexée, sous emprise. J’ai aimé cette biographie d’elle-même quand elle était autre. J’ai aussi trouvé la structure de ce récit très original, les titres de chapitres forgeant une ritournelle de plus en plus étouffante et désespérée.

Le Ladies Football Club

Après le sombre roman de Nathacha Appanah, voici une petite pépite de drôlerie, une lecture pétillante et trépidante sur les talons de footballeuses britanniques, les toutes premières semble-t’il. Ouvrières à Sheffield la journée, mères célibataires le soir et la nuit – les hommes sont au front – nous sommes en 1917 – qui un beau jour, au moment de la pause déjeuner, se mettent à taper dans un ballon qui traînait par là.

Le football féminin était né, au nez et à la barbe du patron de l’usine qui n’eut de cesse de les confronter à des équipes de bras cassés lors de matchs épiques si drôlement racontés.

Ces femmes aux parcours personnels si différents ont en commun une envie d’en découdre, de jouer ensemble ; leur énergie est bluffante dans ces temps stressants, communicative, leurs portraits soit lapidaires, soit plus fouillés, sont très réussis.

Plus encore, onze ouvrières, épouses et mères, ce qui est bien pire que la guerre, fut-elle mondiale.

Le narrateur est malicieux, toute occasion est bonne pour verser dans la dérision, mais gentille. Quel charme a ce court roman ! Avec une économie de mots, des phrases qui jouent la ritournelle, pas l’ombre d’un drame, Stefano Massini séduit. Un très bon de lecture, léger comme une bulle.

Rien ne t’appartient

Je danse alors à la gloire du dieu de la danse, de ma professeure, je danse pour accompagner le soleil couchant et à la beauté de tous les danseurs, passés ou à venir. Je danse, et comme les plis de mon sari, comme mon corps, mon esprit se libère et virevolte.

Je referme ce roman, bouleversée. Tant de douleur dans cette vie. Tant de perfection dans ces mots.

L’itinéraire de cette femme, enfant de riches, entourée et préservée, jeune femme broyée par la violence d’un conflit qui la dépasse, sauvée par son jardinier et élevée par Mani, enceinte et renvoyée dans un refuge, avant de finir épouse d’un médecin venu sauver des vies à la suite du tsunami … cet itinéraire de survivante est incroyable. Malheureusement, le passé ne nous quitte jamais, ses blessures, au lieu de se fermer, ne font que se creuser. Elle fut nommée Viraya, Avril et Tara ; tout ce qu’elle croyait acquis ne le fut jamais, tout lui a toujours été retiré.

Mon coup de cœur de la rentrée, un roman commencé et finit le souffle suspendu. Je suis frappée par la maîtrise de Nathacha Appanah, son écriture sait à la fois peindre la luxuriance de ce pays, exposer la violence sans nous heurter, traverser les années sans nous perdre, remuer au fond de nous la compassion et l’admiration.

C’est sombre, mais c’est sublime.

Mélie et les livres, Celiloule, sabtaill, romaincabane en parlent aussi.

Les vies de Jacob

On confie au narrateur des dizaines de photos d’identité prises dans ces petites cabines insupportables d’étroitesse ; par ces temps de covid, avec ses rideaux raides de crasse et son siège ajustable qui a connu bien des aventures, un photomaton, c’est juste inconcevable.

Mais pour cet homme, c’était une habitude, un besoin quasi hebdomadaire. Pourquoi ? Qui est-il ? Quelle est sa vie ? Le narrateur part sur ses traces, il découvre qu’il se nomme Jacob, est juif, originaire de Djerba, qu’il a vécu en Israël puis en France. Il retrouve des témoins, des êtres proches, compile tout ça et nous le livre …

A la page 5, je me suis dit qu’avec des phrases telles que « une aréole, comme la trace d’une estafilade, obombre ta lèvre inférieure », j’allais apprendre plein de mots nouveaux ; à la page 10, j’ai commencé à trouver ce style un brin précieux ; à la page 46 puis à la page 72, je me demandais quand le récit allait apporter des réponses aux questions répétitives de notre reporter. J »ai presque fermé définitivement ce livre … mais, tout à coup, comprenant sans doute que la patience du lecteur allait se tarir, le récit se lance, celui d’un homme attachant, qui a fait des choix de vie, de métier, parfois difficiles à expliquer.

Vous l’aurez compris, je n’ai pas été emballée, trop long à s’installer, et je n’ai pas du tout aimé les courts chapitres où il tutoie Jacob ; je les ai trouvés plus que maladroits, plutôt vains, quasi complaisants.

Je ne recommande pas, contrairement à l’Huma qui en dit du bien, par contre, si comme moi, vous trouvez que des photos de gens inconnus et la reconstitution de leur vie, réelle ou imaginée constituent un point de départ riche de potentiel, vous devriez lire Les gens dans l’enveloppe d’Isabelle Monin … j’en avais savouré chaque ligne.

Seule en sa demeure

Depuis son arrivée, elle vivait à la manière d’une enfant de vingt ans, idiote et retranchée, dans un monde peuplé de créatures habituées aux ombres, aux longs silences, à Dieu.

Jeune veuf dévot et très sérieux, Candre Marchère épouse en secondes noces la très naïve Aimée. Cette dernière quitte ses parents vieillissants, son cousin bien aimé pour le domaine de Marchère, dans la paume du Jura. Son mari y règne en maître, sa vieille servante qui l’a élevée, Henria, est aux petits soin. L’ambiance dans la propriété semble tout de suite malsaine, le fantôme de la précédente femme peut-être, des secrets à moitié révélés et … le plus terrifiant, Angelin, le fils d’Henria, muet.

On a là tous les ingrédients d’un conte, le manoir, la sorcière, la princesse enfermée dans son donjon, jeune femme insouciante, adulée, protégée, soudain enfermée loin des rires et de la vie, comme une autre version de la Belle et la Bête.

Je n’en dévoile pas plus.

Si j’ai lu avec plaisir les descriptions détaillées, élégantes, de Cécile Coulon, je ne me suis pas sentie très attirée par ce récit. Aimée est très passive dans tout cela, une oie blanche, une reproductrice … c’était bien sûr le sort des femmes dans ces temps-là, se marier et s’accommoder de ce que son mari décidait pour elle. Cette histoire contient sa part de drame, mais elle est trop lisse à mon goût, sans relief ni épaisseur.

J’avais beaucoup aimé les romans publiés chez Viviane Hamy, notamment le Coeur du pélican ; Une bête au paradis ne m’avait pas particulièrement séduite, trop étouffant ; ce dernier roman est encore un huis clos, dommage …

Shuggie Bain

Shuggie Bain est un petit bonhomme immergé dans la misère, englué dans un quotidien familial « âcre et puant« . Son récit commence dans un appartement partagé avec ses grands-parents, sa mère a déjà un problème avec l’alcool et elle a choisi le mec qui ne va pas, mais alors, pas du tout. Big Shug, un pervers narcissique, qui la quitte, une fois qu’ils ont déménagé dans une maison à Pithead. Plus sordide, tu meurs. La descente aux enfers commence pour Agnes, sa fille Catherine et ses fils Leek et Shuggie.

Après Mon mari et ses éclatantes couleurs pour chaque jour de la semaine, on s’enfonce ici dans une noirceur insondable., accentuée par la grisaille de Glasgow, la poisse de son brouillard, les corons. Ce roman aborde avec un réalisme désespérant le quotidien des enfants d’alcoolique, l’impossibilité parfois de guérir, la pauvreté, la honte etc. Shuggie est en plus un jeune garçon clairvoyant, intelligent et différent, ce qui dans ce milieu, est impardonnable.

Quelque chose à l’intérieur de lui était monté à l’envers.

Voir tout à travers ses yeux d’enfant si tendre, aimant sa mère mais la regardant se détruire est un peu une épreuve, je dois vous l’avouer, mais je pensais que si cela me paraissait long à lire, que cela devait être long à vivre pour un enfant devenu ado ! Une peine longue durée, un enfermement et mise au ban de la société en bonne et due forme.

Ça te dirait de ne pas aller à l’école aujourd’hui ? Pour me tenir compagnie ?

Mon mari

Je suis amoureuse de mon mari, mais je devrais plutôt dire : je suis toujours amoureuse de mon mari.

Mon mari me surnomme depuis des années « ma douce » alors que je me rêve en femme fatale.

Mon idéal serait un face à face perpétuel avec mon mari : nous sommes tous les deux dans notre salon, nous buvons un café corsé et nous discutons pendant des heures. Parois, je m’imagine seule avec lui sur terre.

Oh la Desperate Wife ! J’ai envie de tout citer tellement c’est jouissif ! Tordant !

Sa pièce préférée est l’entrée, son mari tous les soirs lui fait un chaste baiser, dépose le courrier et lui demande comment elle va et pour cette scène essentielle – elle a planté un joli décor.

C’est la première pièce que mon mari découvre en arrivant, il est normal d’y apporter une attention particulière.

Professeure d’anglais et traductrice, elle a fait un beau mariage et se trouve un peu perdue dans ce nouveau milieu social qui ne lui fait aucun cadeau. Merci à Mme de Rothschild qui lui a donné l’éducation qu’elle n’avait pas reçue.

Mon mari est le portrait désopilant et horripilant d’une nana obsessionnelle, exclusive, qui peut être qualifiée de psychopathe à certains moments.

J’aime nos enfants, c’est une évidence. Je les aime, mais il est également très clair que j’aurais préféré ne pas les avoir. Aujourd’hui, je crois pouvoir dire avec certitude que je survivrais à la mort de l’un de nos enfants.

C’est un roman addictif au possible, à des années lumière de tous ces romans sur la pensée positive, la confiance en soin etc. C’est le CONTRAIRE ; l’héroïne est tellement frappée qu’elle écrit tout dans des carnets, qu’elle enregistre les conversations avec son mari pour mieux les réécouter et tout analyser ensuite, qu’elle ne dort pas parce que tout son corps la démange … non mais sans blague, hahaha !

Dix mille idées géniales dans ce roman, deux trois temps morts pour reprendre son souffle avant de repartir dans des délires encore plus fous, mais quel talent a Maud Ventura !

Précipitez vous, c’est tellement mieux que La clé de votre énergie ou La recette du bonheur en musique (si, si… vu sur amazoo), tellement plus exotique que la panthère des neiges de Tesson ! J’aimerais ne pas l’avoir encore lu et pouvoir le redécouvrir.

Allez, un autre extrait pour le fun, mais c’est le dernier …

Parfois, le lundi se pare d’un bleu profond et royal – bleu marine, bleu nuit, bleu égyptien ou bleu saphir. Mais plus souvent, le lundi prend l’apparence d’un bleu pratique, économique et motivant, adoptant la couleur des stylos Bic, des classeurs de mes élèves.

Premier sang

Passant outre la mégalomanie d’Amélie Nothomb – « dans ce roman, j’accouche de mon père » dit-elle à la presse, cette mise en scène ridicule sur la couverture – et les quelques précédents romans lus sans conviction sur le talent de son auteure, j’ai ouvert Premier sang avec un œil neuf et une envie sincère. C’est la rentrée littéraire, allons-y !

J’ai vraiment beaucoup aimé … et beaucoup ri. Ce petit garçon brillant, se construisant sans ses parents, mais capable d’être à la fois le chéri de ses grands-parents maternels, choyé, pomponné, et le souffre-douleur de ses oncles et tantes lors des séjours dans la château de ses grands-parents paternels, est totalement irrésistible ! Positif et enjoué, doté d’une profonde sagesse lui permettant de ne garder que le meilleur de toutes ses expériences, Patrick Nothomb est un joyeux mélange d’Oliver Twist et de Garp. Il y a en lui aussi l’ironie et la touchante naïveté des personnages africains qui peuplent les romans de Mabanckou et d’Ondjacki, ce qui en fit un interlocuteur de choix pour les preneurs d’otages à Stanleyville au Congo.

Je recommande, donc …oui, oui…ce roman réjouissant !

One more cup of tea et Isabelle, décontracte en parlent aussi

L’éternel fiancé

Adolescents, nous étions des brutes fragiles. Cœurs de cristal et mains maladroites en forme d’enclume. D’un geste, nous faisions voler en mille échardes transparentes nos rêves communs, les secrets partagés.

Je viens de lire la dernière ligne et, même si la fin de ce roman magique n’est pas ce que j’ai préféré (je me suis un peu perdue dans les circonvolutions et considérations psy un brin redondantes), je suis encore sous le charme de cette splendide écriture et de ces personnages si attachants. L’une a eu une vie normale, l’un une existence exaltante marquée par l’amour absolu et éternel et la tragédie ; ils se croisent à plusieurs reprises, elle est subjuguée par cet homme qui ne la reconnait jamais et qui se sert d’elle comme d’un réceptacle à ses difficultés du moment.

Leur première scène est merveilleuse, il dit qu’il l’aime parce qu’elle a des yeux ronds, et elle lui répond qu’elle ne l’aime pas à cause de sa chevelure. A quoi ne vient-elle pas de tourner le dos ?

Une fluidité dans ce récit truffé d’anecdotes sur les années 70, un rappel de notre enfance (pas tous, j’en conviens …) qui enchante, une douce mélancolie teintée de tendresse, une qualité de dialogues et une justesse de sentiments ; c’est un roman que l’on peut pas lâcher et dont on savoure chaque mot.

Aller le voir [son père], c’est comme recevoir d’un coup sur le dos tous les cartables que j’ai collectionnés durant ma scolarité, contracter de nouveau toutes les angines, enfiler les bonnets qui grattent, revivre la mélancolie pâteuse des dimanches soirs.