Le cerf-volant

Alors que La tresse entremêlait trois histoires de femmes, Laetitia Colombani implante son nouveau roman dans l’Inde des Intouchables ou Dalits.

L’éducation comme arme de construction.

L’éducation est le métier de Léna, enseignante comme son mari, investie, généreuse, mais François perd la vie dans des circonstances dramatiques. Elle décide alors de faire ce voyage rêvé à deux : l’Inde ; Chennai et puis une petite ville sur le golfe du Bengale. Elle y vit comme un zombie d’abord, puis rencontre les red brigades, menées par une femme-guerrière, Preevi. Ces parias surentrainées aux sports de combat et à la self defense ne veulent plus être mariées de force, brutalisées, violées.

Léna retrouve un sens à sa vie en créant une école pour les enfants intouchables laissés pour compte. Elle découvre vite que les mentalités sont très dures à changer et que le sort réservé aux jeunes filles est tragique.

On pourrait rapprocher Le cerf-volant des Impatientes ; les deux exposent crûment la condition féminine dans une société patriarcale mais le deuxième est un récit vécu ou vu et n’a vraiment rien de romancé, c’est là sa grande force. Je reconnais que Laetitia Colombani a le mérite de montrer des femmes bafouées toujours de nos jours, dans un roman qui sera lu par beaucoup. Bon nombre d’Indiens très éduqués seront agacés … la littérature occidentale rapporte trop souvent cette condition miséreuse de gens dont le repas n’est parfois constitué que de l’eau de cuisson du riz des voisins … les gens heureux n’ont pas d’histoire …

Ecrit dans un style très simple, à la limite du naïf, comme de la littérature jeunesse qui reste totalement à la superficie des sentiments, ce roman est plein de clichés. Il se lit très vite et s’oubliera très vite aussi.

Correspondance – Antoine et Consuelo De Saint Exupéry

Un couple dans la tourmente, une relation passionnelle qui fait le grand huit ; tout en haut, puis tout en bas ; bien plus souvent séparés qu’ensemble, et même ensemble, finalement plutôt séparés. Ces lettres, télégrammes, V mails pendant la guerre exposent un dilogue de sourds.

Antoine est une tête brûlée, aviateur passionné, aventurier sans peur, amoureux des femmes. Consuelo est une déracinée, une artiste qui se cherche. Lui prend des risques et frôle de nombreuses fois la mort, elle est seule, l’attend avec angoisse. Il lui jure fidélité. Elle est pleine d’orages.

Oserai-je le dire ? Ces lettres dessinent en creux un type franchement antipathique, jaloux, égocentré, constamment dans les reproches et jamais, jamais content de son sort. Un homme incapable de se réjouir de quoi que ce soit, profondément dépressif et déprimant. Une rude déception, même si Le Petit Prince n’est pas non plus mon livre de chevet mais Vol de nuit, Terre des hommes, sur ces récits souffle un vent de liberté et d’audace, d’humanisme.

Rien de lumineux entre ces deux êtres qui se déchirent à longueur de lettres, se critiquent réciproquement pour leur manque de nouvelles, et la dernière année avant la disparition du téméraire aviateur est particulièrement pathétique : je t’aime, tu me manques, je ne peux plus me passer de toi, tu es ma lumière etc. etc. ridicule au regard du peu d’égards qu’ils se portent lorsqu’ils auraient pu construire quelque chose ensemble, lorsqu’il était encore temps, avant la guerre.

On est là à des siècles lumière de Casarès et Camus, amis-amants si tendres, si brillants, si créatifs dans leur écriture, et surtout … si respectueux l’un de l’autre.

De feu et d’or

Elle savait que sa mère, la mère de sa mère, et d’autres femmes d’une lignée impossible à briser la motivaient. L’histoire de sa vie avait déjà été écrite.

Iris et Aubrey ont été parents à 16 ans. Lui a quitté le lycée pour prendre un travail et élever sa fille Mélody tandis qu’elle leur a tourné le dos et a poursuivi son rêve d’aller à l’université. Avant de rencontrer Iris, Aubrey n’avait jamais réalisé qu’il était pauvre, enfant d’un foyer mono-parental, vivant de bons d’achats et des petits boulots de sa mère. La famille d’Iris, elle, avait réussi à s’extirper de la condition ordinaire des noirs aux Etats-Unis, faisant en sorte de lui assurer un bel avenir … qu’elle va gâcher en tombant enceinte de ce jeune homme qu’elle n’aime pas.

On pourrait se dire qu’on a là un énième roman sur les noirs, l’injustice, la misère. Mais non. Ce récit à plusieurs voix, sur plusieurs époques, a éveillé mon intérêt, car il montre – à la manière d’une Michelle ou d’un Barack Obama – une famille dont chaque génération, par son travail – certes régi par les blancs – et son amour, gravit pas à pas les marches vers une certaine aisance. Ces deux familles ont su profiter des dispositifs d’état pour s’éduquer, et là est la clé. Melody profite de tout ce chemin pavé par ses grands-parents, son père qui n’a vécu que pour elle, sa mère aussi, qui l’a pourtant abandonnée pour vivre sa vie de femme.

Prête ? demande Iris. Oui, je suis née prête, répond Mélody.

Roman optimiste, original, fort. La douceur d’un père, la fierté de ces femmes qui se tendent la main et se hissent les unes et les autres au dessus de leur condition.

Regardez la beauté de notre couleur noire.

Deux petites bourgeoises

Héloïse meurt d’un cancer à 52 ans, Esther à ses côtés. Deux copines, entrées ensemble à l’Ecole Alsacienne en 6ème, inséparables depuis. Etudes, amis, mari, enfants, divorce, elles ont tout mené en parallèle, jamais loin. Mais la mort de l’une, c’est la fin des deux.

Les morts sont morts, ils ne ressuscitent pas. Esther le sait maintenant. De nos morts, il nous reste des images floues, des éclats trop rapides, des souvenirs déjà déformés et leur affection vivante en nous.

Colombe Schneck écrit un texte bref, comme une urgence ; elle retrace en hâte 40 ans d’amitié, sans anicroche, deux sœurs de cœur, rivales parfois, et j’ai été très touchée par la grâce qui émane de ces lignes. J’ai moins aimé le côté sociologue sur le milieu dans lequel elles se sont construites, jeunes pousses intactes, androgynes, protégées, confiantes. Tout cela fera-t’il d’elles des femmes puissantes ? conquérantes ?

L’argent et la classe n’y font rien, elles sont essorées par leur genre.

Avant l’été

Je les regarde. Je les aime démesurément, mais je les quitte. Je me sépare d’eux mais je ne les abandonne pas.

Cinq copines, à la vie, à la mort. C’est Jess qui raconte leur quotidien dans une petite ville de province, le concours auquel elles s’inscrivent pour donner du pep’s, se mettre au défi. Elle vient de revenir vivre là, après une rupture amoureuse, dans cet hôtel familial aux allures de piège dont lentement les dents se resserrent jusqu’à ce qu’un jour, elle ne puisse plus s’en extirper.

Mes parents habitent au premier étage et ma grand-mère vit dans la loge au rez-de-chaussée. En toute logique, à sa mort, mes parents descendront d’un étagé et occuperont sa loge. Et je prendrai la suite. Depuis trois générations, cela fonctionne ainsi, comme un mouvement perpétuel voulu par ma mère.

On assiste à ce lent arrachement vers ailleurs, vers autre chose, cela passe par une rencontre, Madame Barnes, auprès de laquelle elle joue le rôle de demoiselle de compagnie. Cette dame voit en Jess un potentiel, une femme en devenir, qui sait écrire, lire, réfléchir, une vision au delà de cette grande enfant, encore attachée à ses copines, leurs chamailleries, envieuse de leurs réussites alors qu’elle est encore à la traîne. Cet été est celui de son passage à l’âge adulte, et cela ne passera pas du tout par un mec dans un bal, un fil à la patte.

Travailler, se marier, avoir des enfants, c’est comme ça. C’est la vie. L’amitié, tout ça, c’est bien beau mais c’est l’enfance. Il faut que je prenne du plomb dans la cervelle. On ne vit pas toujours chez ses parents.

J’ai éprouvé dans ce tableau des années 70 en province un puissant et savoureux retour en arrière, chez moi, dans ma chambre, avec mes amies, dans mes envies d’ailleurs ; tout y est : le fossé des générations qui était abyssal à ce moment là, père pudique et distant, mère coincée, les relations amoureuses sans tabous, le quotidien de cette époque où on buvait des Ginis au bar tout en jouant au flipper, au tac-tac, où la France profonde suivait les rebondissements de l’affaire Grégory à la télé, canapés en velours. Le tout est porté par la belle écriture de Claudie Gallay, la justesse des sentiments exposés.

Madame Barnes dit qu’il ne faut jamais laisser personne éteindre votre lumière.

Un beau moment de lecture dont je me suis arrachée comme en sortant d’un rêve enveloppant, totalement nostalgique de ce passage vers l’âge adulte, douloureux, effrayant, et extraordinairement excitant.

Son Espionne royale mène l’enquête

Lady Victoria Georgiana Charlotte Eugenie, fille du duc de Glen Garry et Rannoch, trente-quatrième héritière du trône britannique, est complètement fauchée depuis que son demi-frère lui a coupé les vivres. Et voilà qu’en plus ce dernier veut la marier à un prince roumain … Georgie, qui refuse qu’on lui dicte sa vie, s’enfuit à Londres pour échapper à cette funeste promesse de mariage : elle va devoir apprendre à se débrouiller par elle-même.
Mais le lendemain de son arrivée dans la capitale, la reine la convoque à Buckingham pour la charger d’une mission pour le moins insolite : espionner son fils, le prince de Galles, qui fricote avec une certaine Américaine…

Passée une certaine hésitation à la vue du titre et de la couverture, complètement tartes … j’ai retrouvé l’ambiance tant aimée des Alice de la bibliothèque verte de ma jeunesse, la jeune femme très bien née, indépendante et intrépide, rejetant le mariage et l’aliénation, mêlée sans trop le vouloir à des aventures rocambolesques. Pétillante et drôle, armée d’une d’autodérision à toutes épreuves et de remarques griffantes sur les autres, Georgie Rannoch offre à ses lectrices (y-aurait-t’il des lecteurs de la trépidante anglaise ?) un moment de lecture, certes calibré, mais aussi léger, agréable, nostalgique. Lirai-je les sept autres tomes ? Peut-être, car :

1) il ne sera jamais nécessaire de bien se remémorer les épisodes précédents

2) un peu de légèreté ne nuit pas de temps en temps

3) l’humour anglais est ma madeleine de Proust

Le coût de la vie

… est le récit d’une femme qui apprivoise sa nouvelle vie séparée de l’homme qu’elle s’était choisi, du père de ses enfants.

Quand l’amour commence à se fissurer, la nuit tombe. Elle est interminable. Elle déborde de mauvaises pensées et d’accusations.

Elle éprouve une grande fierté à entretenir ses filles – dont l’aînée est partie à l’université, étape hautement douloureuse dans une vie de mère – à se déplacer en vélo électrique, sous l’œil critique d’une vieille voisine un brin cheftaine. Elle vit à Londres, dans un appartement miteux, se crée un mini-jardin d’intérieur et trouve un cabanon d’écriture au fond du jardin d’une amie. Ce sont de belles victoires … Deborah Levy est bien une femme anglo-saxonne – elle est née en Afrique du sud – courageuse et lucide, sensible et pleine de ressources.

J’étais très émue de lire ses ultimes échanges avec sa mère hospitalisée, les bâtonnets de glace à l’eau qu’elle allait lui acheter tous les jours, chez trois épiciers turcs auxquels elle a ensuite tout raconté. J’ai été sensible à ses positions féministes, sa dénonciation de notre manque de confiance, inculqué dès l’enfance. Elle cite Duras, de Beauvoir et Charlotte Brontë, Kierkegaard aussi :

La vie doit être comprise en regardant en arrière. Mais il ne faut pas oublier qu’elle doit être vécue en regardant vers l’avant.

C’est vraiment intelligent, optimiste, parfois rigolo, parfois plus mélancolique. Une belle lecture.

La nuit infinie des mères

Ce monologue de mère célibataire est construit comme une longue phrase qui vous happe, vous tient comme on pourrait vous prendre par le col et vous regarder dans les yeux pour vous dire : voilà ma colère, ma rage, ma solitude, ma peur. Elle n’a pas de nom, ses enfants non plus, une fille et un garçon et un père qui les a abandonnés.

Je suis une mère et je ne partirai pas parce que la place du démissionnaire est de toute façon déjà prise. Je n’ai pas été assez rapide, j’ai passé mon tour.

Car tout au long de ce texte, cette femme est au bord du précipice ; elle ne peut pas assez dormir, manger, elle ne connait personne, elle vient d’aménager à la campagne et doit tout gérer. Il n’y a aucune fenêtre sur l’extérieur. Elle n’a pas connu son propre père mais a connu une forme de maltraitance avec une mère « folle », bipolaire, je te prends je te laisse, je t’aime moi non plus. Elle craint d’être pareille.

C’est un grand cri de détresse, une plongée dans un bain de souffrance qui est bien sombre, forcément, et parfois un peu répétitif. Reste que l’écriture est forte, un peu sauvage, vibrante de révolte et c’est admirable. On réalise la difficulté de s’oublier pour n’être qu’une mère, nourrir, langer, endormir, ne pas partager. Dangereuse situation où la vie dans toute sa monotonie, où une femme va jusqu’à bout de son épuisement, peut basculer vers la violence, monstrueuse mais compréhensible.

Les papillons

Vivre, c’est s’abreuver de la beauté du monde, c’est boire chaque paysage, et c’est apprendre à voir.

La pétillante et espiègle Marie (anagramme du verbe aimer) et le doux rêveur Alexandrin se rencontrent par hasard dans un parc et tombent en amour, fou, au nez et à la barbe du père de la jeune femme, qui n’a plus qu’elle et ne veut pas risquer de la perdre. Elle est malade mais veut vivre intensément. A l’occasion de leur très officiel « non-mariage », elle lui annonce un magnifique cadeau : un enfant à venir.

Voilà une tendre histoire d’amour, dont le romantisme un brin désuet vous enveloppe de sa douceur. Le roman n’est pas exempt de moments mélos, il y coule un peu trop de bon sentiments à mon goût et les personnages pas gentils sont pour le moins caricaturaux … qu’importe, je ne serai pas d’humeur chagrine et je veux surtout retenir la beauté d’un coup de foudre et le bonheur d’avoir rencontré l’âme sœur. Oui, vous savez, cet amour qui fait voleter des papillons dans votre corps, à l’image de cette belle couverture colorée, surréaliste, très Frida Kahloenne.

Le style, d’une poésie légère et inspirée, m’a absolument enchantée. Les papillons est un premier roman, et comme souvent, on y sent un travail d’écriture incroyable, des mois ou des années sur ces mots, on y trouve à chaque page l’amour des phrases, des textes de Brassens, Prévert et tous les autres. Ce livre est une splendeur !