On ne touche pas

Deux vies, une seule femme : souris grise la journée et diva du strip-tease la nuit …

Cendrillon sans manches bouffantes mais en string, paillettes et talons aiguilles.

Morte de fatigue, je n’ai jamais été aussi vivante. Je ne dors presque plus, car dans mes nuits, il fait désormais grand jour. J’exulte.

l’idée de départ est intéressante, mais le traitement de cette histoire reste englué dans un quotidien beaucoup trop caricatural. Le sujet aurait mérité de décrire une Belle de jour trash avec une certaine poésie, incluant une réflexion sur le désir des hommes, les besoins sexuels, le sexe qui rend malade, la dépression, la mauvaise estime de soi.

La description très terre à terre de son mal-être d’enseignante, non sans fondement dans ces lycées professionnels de banlieue tourne au règlement de compte sur l’Education Nationale : les professeurs sont mal aimés, mal payés, maltraités ; ses collègues et son proviseur sont affligeants ; les inspecteurs sont des gens sans aucun discernement, qui imposent de baisser le niveau de plus en plus bas. J’aimerais pouvoir dire que je fais une fixation sur cet aspect du livre – l’Education Nationale c’est mon quotidien – mais malheureusement, le pamphlet sur la surnotation revient plusieurs fois dans des parties différentes et n’apportent absolument rien au cheminement de Joséphine pour devenir Rose Lee et l’assumer.

Là est le vrai sujet, la découverte de son corps de femme, de son pouvoir de séduction, du secret qui permet de supporter le reste, enfin le sentiment d’appartenance …. c’est bien plus percutant et touchant que tout le reste.

Poils souvent hérissés donc, peine à aller jusqu’au bout de ma lecture. On passe !

Trois jours à Oran

Je marcherai à côté de mon père sur les trottoirs bicolores du front de mer, sous les arcades de la rue d’Arzew. Je verrai les lions sculptés de l’hôtel de ville. et les principales artères où mes grands-parents aimaient se promener le soir. J’en ai tellement rêvé.

Elle n’y est jamais allée, sur la terre de ses grands-parents, cette patrie française qui les a rejetés … un paradis perdu qu’elle idéalise. Anne Plantagenet organise un retour à Oran pour son père qui a quitté l’Algérie à 16 ans, a baissé la tête et courbé le dos, un père expert dans l’effacement. Les rapatriés, les pieds-noirs, on les méprise, elle en souffre …« ils avaient la belle vie là-bas de quoi ils se plaignent maintenant« . Elle éprouve de la honte lorsqu’elle entend le racisme affiché dans les mots de sa grand-mère et ose lui dire en face ce qu’elle en pense …« tais toi, pour toi c’est facile. Tu ne sais ce qu’ils nous ont fait. »

Cette fille mal dans sa vie qui a ce besoin vital d’imaginer une dernière fois sa grand-mère adorée, sur les lieux où elle avait été si heureuse, pour ensuite pouvoir faire son deuil et la laisser partir. Ce père qui se transforme dès l’arrivée à Oran, qui retrouve tout, la ferme familiale, l’appartement en ville, les rues. Cet accueil qui leur est réservé là-bas, alors qu’ils pourraient être encore vus comme des colonisateurs profiteurs, la gentillesse, la connivence.

J’ai été bouleversée.

J’aurais aimé que cela ne soit pas trois jours seulement, mais trois semaines, tellement j’aurais encore pu vivre ces émotions à leurs côtés encore et encore.

J’ai parfois été entravée dans ma lecture par des apartés sur sa douloureuse vie amoureuse que j’avais envie de balayer d’un revers de main, comme une mouche qui vous gêne une seconde tant je devais rester à Oran, mais la fin justifie toutes ces révélations trop intimes.

Magnifique découverte que ce roman.

Nous partons, ils restent. Ici, c’est chez eux maintenant. C’est peut-être pour cela que nous sommes venus, pour leur remettre symboliquement les clés, quarante-quatre ans après. Tout est en ordre.

L’Inconnu de la poste

Nantua, 2 juin 2007 ; la postière, enceinte de cinq mois, est assassinée dans son bureau. avec un acharnement et une sauvagerie qui donnent la chair de poule. La paisible bourgade se réveille sous le choc ; jamais pareil crime ne l’avait endeuillée. L’enquête commence alors, nous la suivons pas à pas et tous les détails comptent.

L’acteur césarisé Gérald Thomassin, à la personnalité très riche, contradictoire, au fond très complexe, était à Nantua au moment des faits ; il a été accusé, emprisonné puis relaxé. Lors d’un nouveau rebondissement, il devait être de nouveau entendu mais il ne s’est jamais présenté à la reconstitution et a tout simplement disparu depuis, sans aucune trace.

Contrairement à Philippe Jaenada ou Emmanuel Carrère qui ponctuent leurs récits de faits divers d’épisodes plus ou moins édifiants de leur vie privée – qui est tout sauf privée grâce à eux – Florence Aubenas explique au départ pourquoi elle s’est intéressée à cette affaire puis elle se retire totalement derrière cette dernière.

Son récit est très intéressant, bien mené, sans temps mort, dans la grande tradition du vrai journalisme : une mémoire photographique, une analyse précise et contenue des faits, mais une peinture un peu chargée , selon moi à la limite de la condescendance, des protagonistes, dans leur côté provincial à la Chabrol : la belle postière, princesse de son papa, ancien homme politique, les déclassés qui zonent, les copines qui se retrouvent tous les jours pour papoter et vont s’encanailler en boite sous quatre épaisseurs de fond de teint. Les beaufs de la France profonde …

Ne décrire que le moche, le triste, le sordide fait toujours plus vendre que le joyeux, le léger. Je comprends bien que Florence Aubenas n’est pas là pour nous faire rire, mais il y a bien quand même dans tout journaliste une jouissance de voyeur, une envie d’effrayer. Cela me gêne dans la vie quotidienne, au point que je ne lis plus la presse, et, tout en reconnaissant des qualités d’écriture et une maîtrise de son propos, le malaise est parfois monté en moi ; j’aime ne pas être accro à ces faits divers, ou aux histoires de crime en général, vraies ou inventées.

J’ai piétiné mes rêves pour mieux embrasser mon devoir

Les impatientes … un roman que l’on aimerait ne jamais avoir à lire tellement il vous assomme – dans le sens vous met un grand coup sur la tête et vous fait mal longtemps. L’histoire personnelles de cette écrivaine est elle aussi terrible et l’on ne peut que se réjouir de voir le chemin qu’elle a parcouru et le succès de son oeuvre. Son article wikipedia est d’ailleurs assez atypique, écrit par des admiratrices/teurs qui la qualifient d’une des personnes les plus importantes du Cameroun. (J’espère que ce n’est pas le gouvernement qui l’a rédigé, dans une espèce de sale propagande pour la mettre en avant, et détourner le regard des pratiques encore si vivaces dans ce pays en matière de polygamie et mariage forcé.)

Car … la première réflexion qui m’est venue à l’esprit c’est … non, mais, sérieusement … cela se passe actuellement ? 2017 ?

Et la seconde c’est : il y a des femmes dans le gouvernement camerounais ?

Le mariage est dépeint dans ce livre comme une tractation, toujours à sens unique : volonté de l’homme, deal entre hommes. Dès la première scène, on sent l’injustice faite aux femmes : soumission, patience, appartenance. Un cauchemar. Tout est question de pouvoir dans une famille ; les hommes l’acquièrent par leur richesse, leur force et leur violence. Les armes des femmes sont la manipulation, la beauté, le sexe. Elles sont des portes-manteaux, des bijoux dont se parent leurs maris et quand elles sont moins brillantes, on les jette. Les polygames divisent pour mieux régner, les épouses sont comme des chiennes qui se disputent le bout de gras. Toute tentative de rébellion rejaillit toujours sur les autres, femmes bien sûr, les mères, les tantes qui n’ont pas su assez bien inculquer la patience.

Grave, dramatique, insupportable.

Les impatientes est un roman nécessaire, un brûlot dont l’écriture est chargée de colère. Comme on la comprend, Djaïli Amadou Amal ! Il fallait bien être une femme pour hurler, exposer et exploser.

Lu chez les autres … Bibliofeel, Lire&vous, Matatoune, Pamolico

La dixième muse

Au cimetière du Père Lachaise, des racines ont engorgé les canalisations. Alors qu’il assiste aux travaux, Florent s’égare dans les allées silencieuses et découvre la tombe de Guillaume Apollinaire. En guise de souvenir, le jeune homme rapporte chez lui un mystérieux morceau de bois. Naît alors dans son coeur une passion dévorante pour le poète de la modernité.

J’ai appris bien des choses sur Gui / Guillaume Apollinaire, ce que je n’ai pas trouvé déplaisant mais après les premières pages sur le mal-être de ce professeur d’allemand qui m’ont donné envie de continuer, j’ai eu bien du mal à terminer. Je n’ai pas adhéré à ce récit mythologique trop fantastique pour mes goûts.

Aller aux fraises

C’est une langue qui chante, savoureux mélange de vieux mots français, de jurons sacrés, de mots anglais conjugués.

C’est aussi un regard nostalgique sur le temps des 18 ans d’un jeune homme, entouré de ses parents aimants, de ses potes et de sa blonde dont il est très amoureux. Les années d’université où les chemins avec les copains de lycée se séparent sont autant d’étapes vers une émancipation tant attendue, mais vue quelques années plus tard, souvent ardue. La fin de l’insouciance, le début des responsabilités.

En quittant cette maison, je quittais définitivement mon enfance […] Je reviendrais, mais ce ne serait plus pareil. C’était la fin d’un monde.

Il y a aussi la nouvelle « Cendres », étrangement placée entre les deux autres, une aventure de pieds nickelés et une très juste réflexion sur la solitude.

Ce que j’ai vraiment aimé dans ces trois nouvelles, c’est ce pays de neige, habité par des gens qui n’ont jamais froid aux yeux alors que nous, les français, nous sommes figés de peur avec cinq centimètres de neige sur la route et givrés à -5°. Lire ces traversées en voiture dans la tempête et croiser un orignal, c’est trop bon !

Une saison douce

…. ou comment des migrants réveillent une Belle au Bois Dormant au bout du bout de la Sardaigne. Un roman tellement beau qu’il vous fait doucement sourire tout du long.

Dans un village sarde à l’abandon – pardon, un simple hameau à présent, la faute à ce pourri de nouveau Maire – même les hommes sont allés chercher femme ailleurs – et les enfants les snobent – débarquent un beau jour des envahisseurs. Les habitants se montrent au mieux réservés, au pire effrayés, parce que … ce sont des « Noirs ». Situation inédite d’un village sinistré à qui l’on confiait la tâche d’accueillir des gens encore plus éprouvés.

Chacun va s’adapter, cet éléments nouveaux dans le paysage ne pouvant pas être considérés comme éphémères. Dans ce bout du monde qui fut autrefois un paradis de vin et de miel, une révolution douce est en marche. Un groupe de femmes renaît à la vie, à la solidarité, aux projets : un jardin partagé, un repas de Noël joyeux et coloré, des travaux dans le village.

Ils étouffaient … Notre horizon est si limité que nos idées l’étaient également.

Les yeux se décillent, la politique devient un sujet de discussion sans tabous, autour d’une tasse de thé, entre vieilles filles. « A cause de notre stupidité et de nos rivalités mesquines, l’île est toujours aux mains des spéculateurs étrangers ; quand un Sarde a une idée, elle est à jeter aux orties tandis que la dernière foutaise venue d’ailleurs est forcément un projet génial. »

Ce récit à hauteur des yeux de ce chœur de femmes fières, pleines de bon sens, de curiosité et d’envies m’a totalement réjouie. Attendrissantes par leur franchise et leur soif de relations humaines, elles voient leur univers d’un gris monocorde se colorer petit à petit, par la seule force de leur optimisme. C’est réjouissant !

Un gros coup de cœur pour ce roman subtil et cette tendre histoire, pour cette leçon d’humanité écrite avec finesse.

La vie c’est l’art de s’adapter au moins que rien.

Ma cabane au Canada

Après Thoreau et Rousseau, après Sylvain Tesson près du lac Baïkal et Pete Fromm dans l’Idaho, voici Gabrielle Filteau-Chiba dont l’héroïne Anouk décide de tout quitter pour le silence et le froid dans une cabane à Kamouraska. A elle les toilettes à l’orée du bois, les courses poursuite avec les coyotes, les corvées de bois qui ne semblent jamais vouloir finir, le trou dans le lac qui ne donne plus d’eau après une nuit de grand gel, et donc les cheveux compactés.

C’est ici, au bout de ma solitude et d’un rang* désert, que ma vie recommence.

Terminée, la vie citadine avec sa course au profit et son frénétique gaspillage ; elle veut être libre, libre de rêver quand elle le veut, de regarder une fenêtre noire entourée des bruits de la vie sauvage, de s’enboucaner la tête avec du pot.

Moins 40 … « Ça en prend des bûches, quand tes murs sont en carton.«  Alors bien sûr, il y a aussi des moments où elle frôle la catastrophe … n’est pas bûcheronne ou guérisseuse qui veut.

Par contre, ne vous méprenez pas, on peut certes être une femme des bois mais rêver à un Prince Charmant … velu c’est pas mal, ça tient plus chaud … et l’accueillir avec un fusil, normal … on n’est jamais trop prudente.

Le récit de ses aventures, ses extraits de journaux et enfin ses listes – çà c’est vraiment bonus – un vrai vrai bonheur de lectrice. Cette nana a du chien, ou du coyote sûrement même, et un sacré sens de l’humour. Ses savoureuses listes vous font tordre de rire ou vous font fondre de tendresse. Je n’en dévoile qu’une, ma préférée :

Qualités requises pour survivre en forêt : observation des traces de tes supérieurs dans la chaîne alimentaire.

Excellent, non ?

*rang : chemin

La nuit au musée de Leïla Slimani

ou comment profiter de ce cadeau rare, sublime, et s’isoler dans la Douane de Mer à Venise après le départ des visiteurs, jusqu’à l’aube. Sur le papier, c’est l’extase.

Dans la réalité, c’est plus trouble, car Leïla Slimani tout en déambulant parmi des œuvres parfois incompréhensibles – son accablement face à de l’art contemporain qui ne la touche pas n’est pas feint – évoque son enfance au Maroc, sa jeunesse en France, la mort de son père juste après son emprisonnement injustifié – car voilà le point de départ de son besoin impérieux d’écrire.

Elle se confie volontiers, sans emphase, plutôt directement. Elle regarde ce musée qui est pour elle « une émanation de la culture occidentale, un espace élitiste dont je n’ai toujours pas saisi les codes ». Elle règle ses comptes avec les hommes blancs, la soif de colonisation, tout comme elle avait pourfendu l’hypocrisie masculine dans son essai sur le sexe au Maroc. Elle-même a été « élevée comme un animal d’intérieur ».

J’admire l’élégance du style de Leïla Slimani, les mots semblent toujours tellement justes, à propos, naturels. J’aime qu’elle partage ses réflexions sur l’écriture, en s’inspirant des mots d’écrivains qui ont éclairé son cheminement littéraire et en trouvant en elle, dans son existence, un sens à son inspiration.

Ecrire, c’est s’entraver, mais de ces entraves mêmes naît la possibilité d’une liberté immense, vertigineuse.

Ecrire, c’est découvrir la liberté de s’inventer soi-même et d’inventer le monde.

Leïla Slimani, jeune femme blessée devenue figure forte du féminisme, courageuse et lucide, hantée par des idées noires, la nuit, dans un musée désert.

La face nord du cœur

Dolores Redondo est une auteure de polars virtuose ; sa culture anthropologique, criminelle et psychologique la place dans mon panthéon personnel aux côtés de Fred Vargas – même si cette dernière puise plutôt dans ses connaissances historiques pour camper une ambiance, une intrigue qui restent selon moi uniques.

Dans ce nouveau roman qui a été écrit après la troublante trilogie du Baztan, j’ai aimé retrouver l’enchevêtrement d’histoires et d’époques, la juxtaposition de destins et de meurtres, le kaléidoscope de croyances qui vous perdent parfois et vous désarçonnent mais qui, moi, m’éblouissent.

Le premier chapitre est fort et tendu ; une famille assassinée lors d’une tornade, une mise en scène macabre qui fait immédiatement sens dans le cerveau surdoué d’Amaia Salazar, sous-inspectrice basque espagnole, en formation au FBI.

Tu es policière parce que tu avais peur petite ? Oui, je crois, j’en suis sûre même, dit-elle, réalisant que c’était le cas.

L’action se passe dans la moiteur de la Nouvelle Orléans et sous les rafales implacables de l’ouragan Katrina. C’est glauque, oppressant, cette puanteur, ce danger, et la course contre la montre pour trouver le tueur, un exterminateur de familles. que rien ne semble arrêter tant le territoire est vaste.

Elle travaille avec l’inspecteur Dupree ; c’est lui qui l’a choisie ; il est souvent abasourdi par son arrogance, sa dureté. Avec elle, il avait toujours l’impression d’être en présence d’un tigre.

Amaia et Dupree sont des êtres semblables, hors normes, d’une acuité intellectuelle insolente, quasi médium, à jamais marqués par leur enfance.

Notre coeur, à nous trois, s’est arrêté, mais nous ne sommes pas morts, pour différentes raisons. Tous trois avons du mourir pour apprendre à revenir de l’enfer. L’avantage, c’est que maintenant, non seulement nous connaissons le chemin et la sortie, mais qu’en plus nous distinguons ceux qui l’empruntent.

La face nord du cœur est une sacrée plongée dans la noirceur de l’âme humaine, mais aussi dans l’ésotérisme, le vaudou africain et la sorcellerie en pays basque. C’est puissant et dérangeant.

Ils en parlent aussi : LIVRESSE DU NOIR, anitaetsonbookclub, mpoeli